Rechercher dans ce blog

mardi 25 août 2009

Isaac Bashevis Singer, L’esclave


Isaac Bashevis Singer, L’esclave, Paris : Editions Stock, novembre 2003 [1962], édition revue et remise au point par Jacques Robert, Bibliothèque cosmopolite, traduit de l’anglais par Gisèle Bernier



Admirateur de cet auteur, je l’avais délaissé depuis plus de deux ans afin de privilégier d’autres lectures et découvrir aussi d’autres écrits, d’autres univers, d’autres formes de la littérature. Autant dire alors que j’appréhendais à la lecture d’un nouveau Singer, de peur de ne pas y retrouver l’engouement et la passion qui avait été les miens face à ses écrits, dans ma jeunesse. Appréhension tout à fait injustifiée.

Rien n’y fait. Plusieurs années ont passé, j’ai beaucoup appris, beaucoup lu, découvert de nouvelles choses, de nouveaux horizons, essayé des styles différents et brillants, mais Bashevis Singer reste ce qu’il est, ce qu’il a été, et ce qu’il restera : un génie. Prix nobel de littérature en 1978, cet auteur né près de Varsovie en Pologne en 1904 est connu de toutes les familles juives ashkénazes, si ce n’est de toutes les familles juives, comme un maître du roman yiddish. Ce n’est que partiellement vrai, c’est un maître du roman tout court. Chaque livre lu de lui me donne envie d’en dévorer d’autres et d’en savoir plus sur l’écrivain et sur l’Homme. Né en Pologne dans une famille juive observante, il a 10 ans lorsque se déclenche la première guerre mondiale, l’âge d’être bar-mitsvah en 1917 au déclenchement de la révolution russe et 31 ans lorsqu’il obtient un visa pour l’Amérique. La Pologne d’avant guerre qu’il décrit dans La Petite rue de Krochmalna, le New York d’après guerre, la montée en puissance du bolchevisme, l’attrait du sionisme sur d’autres ou encore les grandes légendes de l’histoire juive comme le Golem, Sabbataï Zvi le faux messie ou Yentl : autant de choses qui font partie de son univers et qu’il nous décrit dans tous ses romans. Et avec quel art ! Il serait trop long de revenir sur tous ceux que j’ai eu la chance de lire, trop long de décrire pourquoi j’aimerais en lire d’autres, et trop long de vous dire pourquoi il faut lire Isaac Bashevis Singer.



Je me contenterai, cette fois-ci, d’écrire quelques mots sur L’esclave, mon dernier choix. Publié pour la première fois en 1962, L’esclave est l’exemple d’un Singer consacré à la campagne polonaise il y a trois ou quatre siècles. L’histoire se déroule au 17e siècle, autour des années 1640-1650, précédant de peu celle de Sabbataï Zvi, autre roman d’Isaac inspiré du faux messie de 1665 qui secoua toute la Pologne et le monde juif. Jacob Eliézer est un héros à la Singer : érudit de Talmud, connaisseur du Livre de la création, du Zohar ou encore du Shulkhan Arukh. Victime des massacres de Chmielnicki lorsque les Cosaques envahissent la Pologne, le jeune juif perd sa femme et ses enfants et est fait esclave dans la bourgade polonaise la plus reculée qui soit. C’est là qu’il rencontre Wanda, fille de Jan Bzik son maître, celle qui devient bientôt sa nouvelle femme et l’amour de sa vie. Après plusieurs années en captivité, une fois libéré, Jacob trop épris d’amour et de passion pour Wanda, revient la chercher. Mais les choses ne sont pas simples. Un juif ne peut épouser une chrétienne tout comme une chrétienne un juif, et Jacob ne peut la convertir officiellement car la loi polonaise tue quiconque renie la foi catholique pour se faire juif. Les juifs eux-mêmes se condamneraient en acceptant de la faire juive. Quant à Jacob, c’est un saint homme, sage, fervent croyant et pratiquant et pour rien au monde il ne renoncera à sa foi et ne reniera le Dieu et la loi de Moïse. A Josefov, la ville d’où vient Jacob, tout comme à Pilitz où s’installe le nouveau couple ou dans toute la Pologne, leur destinée, leurs origines à tous deux et surtout leur amour, leur collent à la peau.

L’histoire en elle-même est belle et captive le lecteur, jusqu’à n’en plus vouloir dormir. Mais surtout, Singer sait comment faire parler les songes, les rêves, l’imagination de Jacob le juif, de Wanda ou de Sarah-la-muette, des chrétiens et des païens, des juifs pieux tentés par Satan ou des juifs hypocrites, respectueux des rites mais voleurs, tricheurs et ignorants de l’esprit de la loi. Rempli de références religieuses, de citations du Talmud, du Midrash ou autre texte saint ; parsemé de clins d’œil de l’auteur dont le personnage devient, comme lui, végétarien ; rien n’est laissé au hasard, tout est écrit avec mesure, beauté et simplicité.

Isaac Bashevis Singer est un génie qui nous fait un peu comprendre à nous tous par la littérature ce que seuls les Grands parviennent à comprendre réellement. Il nous prouve à nouveau un talent qu’il me serait bien impossible de critiquer.