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jeudi 22 octobre 2009

Marek Halter, Le Vent des Khazars


Marek Halter, Le Vent des Khazars, Paris : Robert Laffont, avril 2001, 357 pp.




Quelle grande épopée que celle des Khazars ! Une tribu semi-nomade au nord de la mer noire et de la mer Caspienne que certains aujourd’hui encore dans le Caucase appellent la Mer des Khazars. Une tribu dite d’ethnie turque qui fonda au 7e siècle un royaume, le royaume des Khazars. Un royaume entouré des Slaves, des Hongrois, de la Perse, de l’Empire byzantin puis de l’Empire islamique. Peuplade dont l’existence est attestée entre le 7e et le 13e siècle, elle retint le regard de grands auteurs comme Yehouda Halevi ou Arthur Koestler. Pour une grande raison : au 8e siècle, Bulan le Khagan des Khazars, encerclé par les chrétiens d’Orient et les musulmans, choisit pour religion dans son royaume : le judaïsme.




Lui aussi grand auteur, grande figure du monde, Marek Halter retrace leurs aventures dans un roman passionnant qui mêle thriller, fiction et histoire. L’écriture est belle et limpide, le style fluide, la lecture aisée et attrayante. On reconnaît dans un tel livre ce petit quelque chose qui fait la réputation de certains grands écrivains.



Tour à tour on suit l’épopée de Khazars du Xe siècle et l’enquête historique menée par Marc Sofer, un auteur contemporain qui fait évidemment penser à Marek Halter lui-même. On est alternativement à Sarkel en 939 avec la belle princesse Attex, la Kathum, et sa servante Attiana, puis à Montmartre en l’an 2000 avec Marc Sofer, interrogé par des journalistes sur son dernier livre. On lit dans un chapitre les aventures du Prince Joseph et de Borouh, le Beck, son éducateur en combat ; puis dans un autre l’histoire d’un écrivain sur les traces des Khazars. D’un côté Marc Sofer veut tout savoir sur l’origine d’une pièce frappée au Xe siècle que lui a remis un certain Yakubov, un Juif des Montagnes, de l’autre Benjamin le père du Khagan prépare son petit-fils à sa bar mitsvah, la majorité juive. Dans un temps l’écrivain part à Oxford puis à Bruxelles à la recherche des traces des khazars et à la poursuite d’une belle rousse, dans un autre temps on est entraîné à la forteresse Sarkel-la-Blanche, entre Petchénègues, Byzance et Russes au nord. Les deux histoires s’alternent, se complètent et petit à petit se rejoignent. Marc Sofer part d’abord à Bakou en Azerbaïdjan, guidé par Mikhaïl Yakovlevitch Agarounov, Président de l’association des Juifs des montagnes. Puis on l’amène à Sadoue en Géorgie. Il pense à cette belle fille dont il ne sait rien mais qu’il voit partout et qui le devance à chaque fois. Il pense à ces attentats, à ces bombes qui ont fait sauter des champs de pétrole dans la région et dont un groupe, le « Renouveau Khazar » se dit responsable. Marc Sofer est un voyageur moderne. Isaac Ben Elézer lui, est venu d’Espagne pour porter au Khagan des Khazars, la lettre de son rabbin Hazdaï Ibn Shaprut. Avec ses amis Saül le commerçant et Simon (le veuf), il rejoint Sarkel puis Itil et trouve sur son chemin le fils du Khagan, Hezekiah, le rabbin khazar et Attex la Khatum. Un amour aventureux et sauvage naît entre la Khatum et le voyageur comme entre Sofer et sa belle rousse. Séparés par des chapitres au début du roman, les deux histoires ne font bientôt plus qu’une, les dialogues se mélangent, les noms, les villes, l’imagination se croisent. A plus de mille ans d’écarts, les deux chemins mènent à la grotte des Khazars, celle qui contient les secrets d’une civilisation disparue qui s’éteint sous les gisements de pétrole.



Avec talent Marek Halter construit un roman de 357 pages, bien mené, ni trop long ni trop court. Le livre depuis sa couverture nous fait voyager de Mâcon à Borjomi, en passant par Tmurtorokan, Londres, Sadoue, Bruxelles, Sarkel, Itil ou Quba en Azebaïdjan. Ici pas de grand débat sur l’origine khazare des Juifs ashkénazes lorsque leur royaume s’effondre, Le Vent des Khazars est simplement le roman d’une grande aventure. Dans un livre comme Le Fou et les Rois (Albin Michel, 1976), Marek Halter témoigne de sa naïveté dans le domaine politique, ici en littérature il en ironise et c’est même bien venu.



Un beau roman, une belle histoire, un bel écrit, une belle lecture, une grande aventure !




En savoir plus :


Yehouda Halevi (1080-1140), Sefer Ha Kuzari (Le livre du Khazar : Dialogue entre un roi Khazar et un sage juif), Cordoue, 1140


Arthur Koestler, La treizième tribu, Paris : Calmann-Lévy, 1976


Szyszman Simon, Les Khazars : problèmes et controverses, Paris : Extrait de la Revue de l’histoire des religions, 1957


D.M. Dunlop, The history of the Jewish Khazars, Princeton, 1954


JacquesSapir, Jacques Piatigorsky (dir), L’Empire khazar. VIIe-XIe siècle, l'énigme d'un peuple cavalier, Paris, Autrement, coll. Mémoires, 2005


Kevin Alan Brook, The Jews of Khazaria, 2e édition, Lanham, MD: Rowman and Littlefield, 2006.


Marc Ferro; Les Tabous de l'Histoire, Nil, Paris, 2002 (chapitre: Les Juifs: tous des sémites ?)


Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008

jeudi 8 octobre 2009

Bret Easton Ellis, Les lois de l’attraction

Bret Easton Ellis, Les lois de l’attraction, Paris : Domaine étranger 10/18, janvier 2008 (nouvelle édition), [1e édition en 1987], [1e édition en français, juin 1990], traduit de l’américain par Brice Matthieussent







C’est bien de l’Américain et non pas de l’Anglais qu’est traduit ce livre. Et bien que mon anglais ne soit pas mauvais, je ne suis pas sûr que j’y aurais compris grand-chose en le lisant dans sa langue d’origine. Car c’est une véritable langue de jeunes, que dis-je de « jeun’s », qu’on lit ici. La langue de jeunes universitaires d’un campus fictif d’art et de lettres du New Hampshire en 1985.

Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, Bret Easton Ellis est l’auteur de Moins que zéro et d’American psycho. La plupart de ces livres, voire tous, sont adaptés au cinéma. C’est un auteur au succès international, perçu comme l’auteur de chefs d’œuvre et un écrivain de génie de la littérature contemporaine. Il est né en 1964 à Los Angeles, ce qui signifie qu’il na que 23-24 ans à la sortie de son deuxième livre ici en question.

Il est jeune et écrit jeune. Ce livre et ses livres en général, déroutent. C’est, comme souvent, de l’Amérique dite conservatrice, que sort un auteur à l’écriture légère, décrivant une société permissive où le mode hippie — sexe, drogue et rock n’roll— est toujours autant à la mode. A la seule différence que le rock n’roll est remplacé par de la musique des années 80.

Disons-le, Les lois de l’attraction peut ne pas plaire à tout le monde. Il peut tout à fait choquer. Il choque. Il choque d’abord par son style, son écriture. C’est un langage jeune parlé. On n’y dit pas « qu’est-ce qui se passe » mais « keskiss passe » ou « kess que tu dis ». On appellerait cela aujourd’hui du langage texto. On ne dit pas « dit-il », mais « il dit ». On ne dit pas « faire l’amour » mais « baiser ». Et on y « baise » énormément.

Les amoureux de la belle littérature traditionnelle et du beau parler détesteront. Mais c’est là tout le débat. Car le livre a du ressort, sans aucun doute.

Les fans de la musique 80’s aimeront les références à REM, Phil Collins, Peter Gabriel, les Dire Straits, Huey Lewis and the news ou encore les Talking Heads. Je dirais même qu’il faut être un vrai spécialiste de la période aux Etats-Unis pour connaître tous les groupes, les chansons et les films qui y sont référés.

Ceux qui apprécieront ce livre, et peut-être tous ceux de Bret Easton Ellis, sont les lycéens et universitaires qui aiment la vie étudiante faite de débauche, de fête et de baise. Excusez du ton ! Et même ceux qui ne la pratiquent pas, qui n’en rêvent pas ou n’y pensent pas vraiment, souriront quand même. Même si l’auteur y va très fort en nous décrivant un campus où la tromperie sexuelle, la drogue (coke, extasie, shit, etc.) et les conneries sont absolument partout. Ils sont la règle.

Tous les jeunes qui n’aiment pas beaucoup lire, s’amuseraient sûrement avec un tel livre.

Car il y a quelques scènes assez tordantes qui leur rappelleraient peut-être des souvenirs.

Celle où Sean Bateman par exemple, l’un des trois personnages principaux, est interrogé par son professeur alors qu’il n’a rien suivi. Questionné sur le sens d’un paragraphe qu’il n’a évidemment pas lu, il cherche, tant bien que mal à se sortir de cette honte en baissant la tête sans rien dire, en se disant que, lassée, la prof finira bien par écouter la réponse de quelqu’un d’autre. Et puis, dans l’embarras, il dit exactement le contraire du sens du texte.

Celle où Paul, un homosexuel amoureux de Sean, lui-même bi-sexuel, dîne avec sa mère, Richard son ami d’enfance, et la mère de Richard. Et que Richard, lui aussi homosexuel, s’amuse à humilier les deux femmes en prononçant des insanités et que Paul, lui, se marre.

On s’amuse aussi à chaque fois que Sean, à court de réparti, lance un grand « rock n’roll » sans aucun sens.

On rit aussi lorsque Paul se met à courir en voyant Sean, sans comprendre lui-même pourquoi il court.

On sourit toute la scène où Sean (à son grand désespoir) suit Lauren dans une réunion de quelques personnes, qu’elle appelle « soirée » et où le snobisme règne, où celui qui n’a pas lu le dernier livre « in » est un plouc et où les débats sont on ne peut plus pédants.

On sourit face aux thèmes des soirées. La « soirée du prêt-à-baiser » par exemple que même le lecteur attend presque avec impatience, la soirée en toge, celle où Stuart se rend sans qu’il sache trop pourquoi en sous-vêtement et se lance devant tout le monde dans une petite danse complètement délirée en caleçon.

On sourit peut-être devant l’absurdité de certaines répliques un peu érotiques ou carrément pornographiques. On fait de même face à certaines rencontres, comme celle de ce Coréen étudiant en art qui ne peint que des « autoportraits de son pénis ».

On s’amuse, on sourit ou bien on est choqué face au vocabulaire employé, puisqu’ « on baise » à tout va, « se tire » des filles et des garçons, « on se pique », « on se came », et j’en passe … et on ne fait que ça !

On est encore sous le choc lorsque Lauren, la fille principale du roman, perd sa virginité dès le début du livre, complètement défoncée, avec ce première année, ou peut-être cet autre garçon, ou cet autre … bref elle ne sait plus qui car elle a trop bu et trop fumé, mais elle se souvient qu’ils étaient deux.

Voilà un peu le tableau des Lois de l’attraction.

American Pie à côté, c’est du gâteau !





Enfin Les lois de l’attraction c’est aussi un jeu littéraire. Dans la phraséologie, on l’a dit. Mais aussi dans la présentation. On suit les pensées et les dires de chaque personnage par son propre témoignage. C’est-à-dire que chacun est tour à tour narrateur. On a Sean sur une page, puis Paul sur deux pages, puis Lauren sur trois, puis encore Sean sur deux, puis Paul, puis peut-être Stuart, ou Mitchell, ou Eva, ou Judy, etc. L’auteur réalise même un coup littéraire, une prouesse, une blague peut-être, de l’art sans doute avec un peu d’ironie envers ses lecteurs et ses personnages, en laissant une page où Lauren … ne dit rien. C’est-à-dire qu’il est écrit, Lauren, puis rien. La page reste vide. Le livre commence d’ailleurs par un « et c’est une histoire » sans majuscule ni même sans début, et finit par « et elle », bref, sans réelle fin. C’est presque absurde ou existentialiste, sans aucun sens. C’est tout simplement une littérature contemporaine comme à l’image d’une société contemporaine totalement déstructurée.

Sean, Paul et Lauren sont les principaux personnages. Paul tombe amoureux de Sean qui se fiche de lui et le largue pour d’autres hommes et surtout d’autres femmes, dont Lauren, dont il devient accro, même s’il la trompe à deux reprises avec Judy, puis avec une suédoise, puis avec son ancienne copine hippie complètement délurée. Mais Lauren aime Victor, qu’elle trompe pourtant à tout bout de champ car il est parti en Europe où il ne se gêne pas aussi pour coucher. En Europe ou de retour à New York. Là où Sean, imite son père en sortie de famille, en couchant avec ses rencontres de bars.

Pour conclure Les lois de l’attraction est un livre déroutant, choquant, mais amusant, original, étrange parfois. On ne sait pas même quoi en penser de temps à autre. C’est peut-être aussi ce que provoque ce genre de littérature. Elle montre un monde fait de tous sens, et qui n’a plus de sens, et au final on n’en comprend plus le sens, s’il y a un sens. Enfin vous avez compris le sens de ce que je veux dire…

mercredi 16 septembre 2009

Elie Wiesel, Le cas Sonderberg


Elie Wiesel, Le cas Sonderberg, Paris : Grasset, septembre 2008, 247 p.








C’est un petit nouveau roman qu’Elie Wiesel signait il y a tout juste un an. 247 pages en gros caractères pour découvrir l’histoire de Yedidyah, critique théâtral discret d’un journal de New York. C’est à la fois l’histoire de cet amoureux du théâtre, époux d’une comédienne et lui-même comédien peu doué que l’on suit, et celle du procès Sonderberg qu’il ‘couvre’ à titre exceptionnel pour son journal. Werner Sonderberg est un jeune allemand résidant aux Etats-Unis. A la suite d’une promenade sur les montagnes des Adirondacks avec un vieux proche venu lui rendre visite occasionnellement, il se retrouve inculpé de meurtre. Le vieux Hans Dunkelman, lui, est retrouvé mort au bas de la falaise, avec une forte quantité d’alcool dans le sang.



Telles sont les données brutes de l’histoire et du livre. Yedidyah suit ce procès et l’aborde comme une pièce de théâtre dans ses articles, ce qui lui vaut d’être remarqué. Mais surtout ce procès le perturbe et il part à la recherche de ses origines, de lui-même. Juif, seul de sa famille à survivre à la Shoah à l’âge d’un an, le futur journaliste est ensuite adopté par une famille de survivants. Héritier de victimes juives, il croisera le destin de Werner Sonderberg, un allemand … héritier de coupables. A travers cette rencontre, Elie Wiesel a voulu réfléchir sur la justice et l’idée de culpabilité. A son procès, Werner Sonderberg se déclare « coupable … et non coupable ». C’est là toute la réflexion de l’œuvre d’un auteur qui déclare en interview qu’il « rejette catégoriquement l’idée que la culpabilité puisse être héréditaire. »





La réflexion métaphysique sur la justice, la culpabilité, la transmission est en effet intéressante. Les pages qui nous dévoilent ce qui s’est passé dans les montagnes le sont aussi. Tout comme le sont toujours un peu les remarques d’un narrateur cultivé et pétri de tradition juive. L’écriture est légère, simple, limpide, voire trop et l’atmosphère du livre est agréable.



Mais cela s’arrête-là. On n’est pas plus emballé que cela. L’auteur par exemple s’amuse à changer de narrateur : tantôt Yedidyah est le narrateur, tantôt il est personnage ; tantôt ‘je’, tantôt ‘il’. Ceci dans un même chapitre, un même ensemble, au milieu d’une page. De même on est tantôt dans le présent, tantôt dans le passé. L’un et l’autre se croisant dans une même page, laissant juste quelques lignes pour séparer un paragraphe d’un autre. Certains y verront une façon de traduire une réalité complexe, décousue, faite de questions, que sais-je ? J’y ai vu surtout une figure qui embrouille la lecture. En outre l’histoire n’est franchement pas sensationnelle, les rebondissements assez timides et les questionnements de Yedidyah trop nombreux et, devrais-je dire peut-être, trop niais, crédules, presque banals.





Est-il prétentieux de critiquer l’ouvrage d’un prix Nobel de la paix, auteur d’une quarantaine de titres, figure de renommée internationale, et qui plus est un professeur en sciences humaines ? C’est ainsi. Dans La Nuit par exemple, son style léger contrebalance les atrocités des camps et le tout donne une œuvre qui laisse sans voix, ici à mon sens, le résultat est plus moyen.



mercredi 9 septembre 2009

Maurice G Dantec, Les racines du mal

Maurice G Dantec, Les racines du mal, Mesnil-sur-l’Estrée : Folio policier, 2005 [1995]




Lunettes noires sur les plateaux de télévision, style un peu kitch, antimoderne mais futuriste, discours saillant quoiqu’il dise, Maurice G. Dantec ne passe pas inaperçu et ne laisse pas indifférent. Il est aujourd’hui un des auteurs francophones les plus fracassants, spécialisé dans le roman noir, le polar, le thriller et le fantastique. Il aime, dit-il, qu’on parle des livres et non pas des auteurs. Soit. Mais chaque écrivain laisse toujours un peu de lui dans ses œuvres et il n’est pas inintéressant de s’y pencher parfois.
Les racines du mal est son deuxième roman et on y reconnaît déjà le personnage Dantec. Le Dantec du thriller d’abord, initié au roman noir dans sa jeunesse. C’est l’histoire en effet d’un seul puis de plusieurs tueurs en série : ceux qui aiment le sang, la cruauté, les meurtres et surtout la psychologie du crime seront servis. Les cent premières pages du livre vont à 200 à l’heure, on est captivé par la course folle d’Andreas Schaltzmann, un fou dangereux schizophrène qui croit que les nazis et les habitants de la planète Vega contrôlent en secret notre monde et qui tue à tour de bras pour empêcher les aliens, dit-il, de le capturer. Âmes sensibles, s’abstenir, mais la première partie décoiffe ! On y retrouve aussi le Dantec banlieusard (il a grandi à Ivry-sur-Seine) et le Dantec provincial (né à Grenoble). Ces deux influences se lisent, et dans son récit, et au sein du narrateur. J’ai particulièrement apprécié les descriptions du 94, à Choisy, à Vitry, à Thiais, à Maisons-Alfort et surtout le passage sur la portion d’autoroute qui mène à la Préfecture de Créteil et qui passe juste à côté de l’allée que j’ai emprunté toute mon enfance. C’était un peu comme lire un livre qui se passe à la maison.
En deuxième partie, « Machine contre machine », on découvre aussi le Dantec futuriste et technologique car le narrateur, un docteur en sciences cognitives, est le créateur d’une neuromatrice — une machine ultra - moderne d’une intelligence hors du commun et capable de recomposer la connaissance et la conscience humaine. On entre ainsi dans le monde de la psychologie humaine, des mystères du savoir et de la connaissance. La suite, à partir de la troisième partie, traine un peu en longueur cependant. A mon sens pourtant, les digressions sur les voyages du narrateur ne sont pas inintéressantes, au moins nous fait-il un peu voyager avec lui. L’auteur paraît fort renseigné aussi, d’une part sur les meurtres en série et les grandes affaires du siècle, d’autre part sur certains aspects de la recherche en psychologie, en technologie moderne voire en physique quantique. Avec un peu d’imagination toutefois. On retrouve maints sujets de passions de l’auteur, abordés par la suite dans d’autres romans. Lire aujourd’hui Les racines du mal, publié en 1995, n’est d’ailleurs pas encore dépassé. Car si l’histoire se passe dans les années 90 jusqu’à l’an 2000, elle est supposée écrite en juin 2020. L’auteur y fait donc quelques pronostics dont on ne sait pas comment les prendre, vrais pronostics ou simples délires d’un écrivain. Dans le domaine des disparitions et des tueurs en série, il vise juste. Loin de n’être que des faits divers, ils sont malheureusement devenus un élément trop commun de nos sociétés modernes. Ces dernières années en témoignent. Mais en 2009 à ma connaissance, les neuromatrices ne sont pas encore aussi populaires et on n’en vend pas comme des I-pod. Le passage en l’an 2000 non plus ne fut pas la série d’émeutes et de folies qu’on y voit décrit assez subrepticement. On y voit là, il me semble, le signe du Dantec catholique, croyant, et sans doute aussi un peu mystique. C’est ce Dantec-là toutefois qui booste la troisième partie avec de très belles pages de réflexions scientifiques et philosophiques du narrateur sur les concordances des dernières recherches quantiques avec les études kabbalistiques. Le narrateur nous fait faire un petit tour du côté des profondeurs enfouies de la conscience humaine, de la CHeKHiNa et de la Sephira, du Chaos, des interprétations du Zohar, du dieu créateur et du dieu caché, et nous fait connaître aussi un peu mieux les conceptions des gnostiques chrétiens. Ce sont d’ailleurs à partir de ces réflexions sur le Bien et le Mal qu’on comprend le titre du livre, passant des racines de la connaissance aux racines du mal. On apprécie aussi les pensées philosophiques darwinistes sur l’homme et son développement et le parti pris contre Rousseau, quoiqu’on en pense, ainsi que les analyses du nazisme et des idéologies totalitaires comme des perversions auto-destructrices. Un vrai casse-tête philosophique et théologique, trop complexe pour en donner plus de détails mais qui captive sur quelques dizaines de pages en tout et qui redonne un peu de force à la lecture. Mais il est un peu dommage que la chasse aux tueurs en série se poursuivent jusqu’à 752 pages, un peu long. Le livre aurait gagné à n’en garder que 400 ou 500. La lourdeur est parfois même quelque peu accentuée par l’auteur qui pousse son narrateur à des situations ridicules toujours plus longues, gagnant du temps et racontant bobard sur bobard à son employeur pour poursuivre sa quête, sans même toucher au travail pour lequel il est réellement payé. L’échec de la police aussi, complètement larguée, paraît un peu gros. Elle est touchée d’abord par une lourdeur administrative terrible qui l’empêche de se coordonner avec ses collègues européens. Elle est incapable ensuite d’explorer des champs d’investigations lorsqu’ils se présentent, la version officielle reste de mise et ceux qui s’en écartent sont éjectés. Il faut voir là il me semble un clin d’œil du Dantec critique social, observateur de son temps et des dérives qui l’accompagnent.
Pour finir si quelques points auraient pu être évités il est vrai, le tout est rattrapé par les qualités générales de l’auteur, par l’énigme et par le mélange réussi entre policier, roman noir et quasi-science fiction. Si vous ne connaissiez pas Dantec en tout cas, munissez-vous rapidement d’un de ses livres.


D’autres points de vue : http://sf.emse.fr/AUTHORS/MDANTEC/mdlrdm.html


mardi 25 août 2009

Isaac Bashevis Singer, L’esclave


Isaac Bashevis Singer, L’esclave, Paris : Editions Stock, novembre 2003 [1962], édition revue et remise au point par Jacques Robert, Bibliothèque cosmopolite, traduit de l’anglais par Gisèle Bernier



Admirateur de cet auteur, je l’avais délaissé depuis plus de deux ans afin de privilégier d’autres lectures et découvrir aussi d’autres écrits, d’autres univers, d’autres formes de la littérature. Autant dire alors que j’appréhendais à la lecture d’un nouveau Singer, de peur de ne pas y retrouver l’engouement et la passion qui avait été les miens face à ses écrits, dans ma jeunesse. Appréhension tout à fait injustifiée.

Rien n’y fait. Plusieurs années ont passé, j’ai beaucoup appris, beaucoup lu, découvert de nouvelles choses, de nouveaux horizons, essayé des styles différents et brillants, mais Bashevis Singer reste ce qu’il est, ce qu’il a été, et ce qu’il restera : un génie. Prix nobel de littérature en 1978, cet auteur né près de Varsovie en Pologne en 1904 est connu de toutes les familles juives ashkénazes, si ce n’est de toutes les familles juives, comme un maître du roman yiddish. Ce n’est que partiellement vrai, c’est un maître du roman tout court. Chaque livre lu de lui me donne envie d’en dévorer d’autres et d’en savoir plus sur l’écrivain et sur l’Homme. Né en Pologne dans une famille juive observante, il a 10 ans lorsque se déclenche la première guerre mondiale, l’âge d’être bar-mitsvah en 1917 au déclenchement de la révolution russe et 31 ans lorsqu’il obtient un visa pour l’Amérique. La Pologne d’avant guerre qu’il décrit dans La Petite rue de Krochmalna, le New York d’après guerre, la montée en puissance du bolchevisme, l’attrait du sionisme sur d’autres ou encore les grandes légendes de l’histoire juive comme le Golem, Sabbataï Zvi le faux messie ou Yentl : autant de choses qui font partie de son univers et qu’il nous décrit dans tous ses romans. Et avec quel art ! Il serait trop long de revenir sur tous ceux que j’ai eu la chance de lire, trop long de décrire pourquoi j’aimerais en lire d’autres, et trop long de vous dire pourquoi il faut lire Isaac Bashevis Singer.



Je me contenterai, cette fois-ci, d’écrire quelques mots sur L’esclave, mon dernier choix. Publié pour la première fois en 1962, L’esclave est l’exemple d’un Singer consacré à la campagne polonaise il y a trois ou quatre siècles. L’histoire se déroule au 17e siècle, autour des années 1640-1650, précédant de peu celle de Sabbataï Zvi, autre roman d’Isaac inspiré du faux messie de 1665 qui secoua toute la Pologne et le monde juif. Jacob Eliézer est un héros à la Singer : érudit de Talmud, connaisseur du Livre de la création, du Zohar ou encore du Shulkhan Arukh. Victime des massacres de Chmielnicki lorsque les Cosaques envahissent la Pologne, le jeune juif perd sa femme et ses enfants et est fait esclave dans la bourgade polonaise la plus reculée qui soit. C’est là qu’il rencontre Wanda, fille de Jan Bzik son maître, celle qui devient bientôt sa nouvelle femme et l’amour de sa vie. Après plusieurs années en captivité, une fois libéré, Jacob trop épris d’amour et de passion pour Wanda, revient la chercher. Mais les choses ne sont pas simples. Un juif ne peut épouser une chrétienne tout comme une chrétienne un juif, et Jacob ne peut la convertir officiellement car la loi polonaise tue quiconque renie la foi catholique pour se faire juif. Les juifs eux-mêmes se condamneraient en acceptant de la faire juive. Quant à Jacob, c’est un saint homme, sage, fervent croyant et pratiquant et pour rien au monde il ne renoncera à sa foi et ne reniera le Dieu et la loi de Moïse. A Josefov, la ville d’où vient Jacob, tout comme à Pilitz où s’installe le nouveau couple ou dans toute la Pologne, leur destinée, leurs origines à tous deux et surtout leur amour, leur collent à la peau.

L’histoire en elle-même est belle et captive le lecteur, jusqu’à n’en plus vouloir dormir. Mais surtout, Singer sait comment faire parler les songes, les rêves, l’imagination de Jacob le juif, de Wanda ou de Sarah-la-muette, des chrétiens et des païens, des juifs pieux tentés par Satan ou des juifs hypocrites, respectueux des rites mais voleurs, tricheurs et ignorants de l’esprit de la loi. Rempli de références religieuses, de citations du Talmud, du Midrash ou autre texte saint ; parsemé de clins d’œil de l’auteur dont le personnage devient, comme lui, végétarien ; rien n’est laissé au hasard, tout est écrit avec mesure, beauté et simplicité.

Isaac Bashevis Singer est un génie qui nous fait un peu comprendre à nous tous par la littérature ce que seuls les Grands parviennent à comprendre réellement. Il nous prouve à nouveau un talent qu’il me serait bien impossible de critiquer.

dimanche 5 juillet 2009

Israël Lichtenstein, L'Incirconcis


Israël Lichtenstein, L'Incirconcis, Bonchamp-Lès-Laval : Berg International, juin 2005, Collection Un Monde à part, p.79


L'incirconcis est un tout petit livre, 79 pages à peine, de tout petit format, pour une petite histoire, presque un conte, mais plus triste, plus tragique. On l'aura compris c'est l'histoire d'un incirconcis. Un homme, François Robert, juif orthodoxe typique, grosses chaussettes blanches, longue barbe, grand chapeau, caftan noir, qui vit à Paris lorsqu'éclate la seconde guerre mondiale. Loin des juifs cachés et perfides, disait-on, que l'étoile jaune devait faire appraître en plein jour, François Robert est un juif on ne peut plus visible. Pourtant François Robert, comme ses aïeux, tous nommés comme lui, n'est pas circoncis. Paradoxe pour un juif observant, philosophe, savant talmudiste, et « accessoirement sacrificateur rituel ». Paradoxe d'une histoire familiale qui lui sauvera néanmoins la vie.



Il survivra donc comme acteur de théâtre comique avec son ami de cellule, François de la Roche-Brisay, un rebelle à sa famille pétainiste. La guerre passe entre pièces pour faire rire les nazis et résistance dans un réseau de la ville de Serres. Aussi nos deux amis nous font connaître Régine, les Astrugon ou Anselme. L'histoire évolue ensuite vers la fin de la guerre, les souvenirs, les souffrances, la France qui se reconstruit, et la recherche de ses racines, de ses origines. Au détour d'un personnage ou d'un événement, on découvre parfois l'histoire des communautés juives en France, des massacres de 1348 à Serres aux faits de la guerre en passant par les marranes de Provence. Mais faute d'être plus long, l'histoire tourne court à chaque fois. D'une part car le livre est en fait trop court, trop limité. D'autre part car il aurait gagné à se focaliser sur le personnage de François Robert, et à n'élargir aux autres personnages qu'à partir de ce dernier. En abordant L'Incirconcis je m'attendais à un récit proche mais à une autre époque dans d'autres lieux, de celui du Dernier juif de Noah Gordon, qui raconte l'histoire d'un juif espagnol qui réussit à rester en Espagne après l'expulsion de 1492 sans se convertir. Au lieu de cela, l'auteur nous fait changer de petite histoire trop souvent pour un si petit livre, axant le récit sur un autre personnage avant de le relier à François Robert ou à François de la Roche-Brisay en dernière instance seulement. C'est en fait approché de telles manières que c'est parfois tout simplement difficile à suivre. Par ailleurs ceci diminue l'importance des deux François, qui n'en restent pas moins sans équivoque les personnages principaux. Mais au fond cette façon de procéder prive le lecteur de détails plus profonds sur les deux hommes, tout comme elle le prive de descriptions de sentiments, de pensées, de réflexions ou de parcours qui font la beauté d'un ouvrage.



A cause de tout cela, on reste constamment sur sa fin et l'ouvrage apparaît en réalité comme une ébauche. C'est fort dommage, car le thème abordé, le contexte et l'écriture ont plutôt de quoi faire un bon roman.

mardi 30 juin 2009

Alain Soral, La Vie d'un vaurien


Alain Soral, La Vie d'un vaurien, Paris : La Flèche, 2001 [1991]




A force de mater les vidéos d'Alain Soral sur You Tube et Dailymotion, il fallait bien un jour lire un de ses livres. Loin de sa nouvelle carrière politique, de ses exploits avec Dieudonné ou Le Pen ou de ses analyses non dépourvues d'intérêt, malgré quelques gros excès assez peu pardonnables, j'ai voulu jeter un coup d'œil à son œuvre littéraire. C'est aussi grâce à elle qu'il s'est fait connaître, et non pas seulement par son passage au PCF. C'est au hasard que je suis tombé sur La Vie d'un vaurien, un petit livre de 142 pages, écrit entre 1988 et 1990 et publié pour la première fois en 1991. C'est à la suite du succès de deux autres livres : Les Mouvements de mode expliqués aux parents et Sociologie du dragueur, et de son film Confession d'un dragueur, tiré en partie de ce roman, que Soral a choisi de rééditer ce petit roman de ses débuts. Il y est aussi question d'une bande de dragueurs parisiens de style un peu bourgeois, dont Louis, le narrateur qui ne pense qu'aux boîtes, à ses « Que sais-je ? », à écrire ses quelques mots littéraires ou philosophiques sur son cahier, et surtout à « tirer », les filles bien entendu.


Dans la préface à l'édition de 2001, Soral raconte l'accueil de son manuscrit par différentes maisons d'édition en 1990, avant sa publication. Sur une douzaine de réponses négatives, il souligne l'envoi d' « une ou deux lettres très dures émanant de petites connes lectrices (genre nièce kagneuse du patron de la boîte) [lui] conseillant sèchement d'aller tenter [sa] chance du côté des métiers manuels. » Leur jugement était à mon avis sévère, trop sévère. Qu'on aime ou n'aime pas Soral ou son œuvre, il a indéniablement un certain talent. Mais je crois aussi savoir pourquoi La Vie d'un vaurien a pu déplaire à des lectrices féminines. C'est qu'il est des livres qui plaisent plus aux hommes et qui sont pensés par des hommes, pour des hommes. A mon sens, celui-ci en est. Car ce sont des fantasmes masculins qui y sont contés. La drague sévère, les sorties, les soirées, mater les filles, ne penser qu'à se les faire et s'en désintéresser une fois ceci fait : tels sont des comportements d'hommes et des mentalités masculines. On se croirait même parfois franchement en plein scénario de films X californiens avec toutes les scènes qui les définissent : la MILF (la scène la plus torride à mon avis), les jeunes anglaises, l'allemande, la beurette ou encore l'orgie générale accompagnée des lectures de Louis sur la sexualité. Ou bien dans ces films pour adolescents type American Pie, où tout tourne autour de celui qui en mettra le plus dans son lit. Si on omet le temps qui passe, en fait assez long, Louis peut faire penser à ce beau gosse qui dans Eskimo Limon, un film israélien du même genre, se tape toutes les belles filles, vraiment toutes, n'en laissant aucune à ses copains, car aucune ne lui résiste.



Par là même La Vie d'un vaurien est à la fois excitant, et décevant. Heureusement l'univers décrit et le rapport à la littérature et à la connaissance d'un narrateur intellectuel à ses heures perdues ajoutent quelque chose de plus qu'aux films précités.



Le Livre est court et se lit vite. Et après ça, l'envie me tente d'essayer un autre Soral.


vendredi 17 octobre 2008

Jacques Attali, Une brève histoire de l’avenir, Paris : Fayard, novembre 2006


J’avais quelque peu entendu parler de ce livre il y a deux ans, à sa sortie. J’en avais lu quelques passages et on me l’avait recommandé. Lire de l’ancien conseiller et bras droit de François Mitterrand à la présidence, savant reconnu et homme de gauche respecté, que d’ici 2050, c’est plus l’Europe de demain qui ressemblera à l’Afrique d’aujourd’hui plutôt que l’Afrique de demain qui ressemblera à l’Europe d’aujourd’hui ; voilà qui avait de quoi intéresser. D’autant que, quiconque est déjà allé faire un tour sur des sites dénoncés comme d’ « extrême droite » sait qu’on y voit, si rien n’est fait, un avenir similaire. Pour autant, sans porter aucun jugement sur l’une ou l’autre des perceptions de l’avenir, la lecture du livre de Jacques Attali dans son intégralité permet de voir que les raisons invoquées ne sont pas tout à fait les mêmes.



Aussi la lecture de l’avant-propos m’a donné envie de poursuivre ma lecture, pour voir si deux ans après sa sortie, un proche avenir déjà par rapport à 2006, quelques-unes des grandes lignes énoncées par l’économiste commençaient déjà à clairement pointer leur nez. Son idée majeure portant sur la poussée fatale de ce qu’il appelle l’ « Ordre marchand » (soit l’unique loi du marché ou ce que d’autres appellent encore l’ultralibéralisme ou ultracapitalisme), il allait de soi de le lire en pleine crise financière internationale.



Ecrire l’histoire de l’avenir : voici donc l’expérience originale et ô combien difficile que tente ici Jacques Attali. Un avenir qu’il découpe en trois vagues qui, selon lui, pourraient succéder à la « fin de l’Empire américain » :



1° L’hyperempire : soit le règne de l’Ordre marchand. La victoire de l’esprit capitaliste, du règne de l’argent, du profit, du Capital sur toute autre grande valeur qui fonde notre vie, y compris sur la démocratie. On est en effet quelque peu secoué en lisant sous la plume d’Attali que ceux qui n’ont pourtant aucune histoire d’Ancien régime, et pour qui la Démocratie libérale est au fondement même de la naissance des Etats-Unis d’Amérique, pourraient basculer vers une dictature. C’est son avis et l’une de ses peurs.



2° L’hyperconflit : soit le désordre relatif d’un monde atteint par la désintégration des Etats et du domaine public laissant libre cours à la piraterie, aux contestations violentes, néo-tribales, communautaires, terroristes. Bien que cette partie, plus géopolitique, fut celle envers laquelle je portais le plus d’intérêt à l’origine, elle fut quelque peu décevante, au sens où il est trop difficile de prévoir 20, 30, 50 ans à l’avance quel(s) conflit(s) pourrai(en)t l’emporter et déstabiliser le monde civilisé. Jacques Attali fait le tour de plusieurs hypothèses et en développe les conditions, il n’exclut pas le fait d’une troisième guerre mondiale encore plus destructrice que la seconde si quelques événements tournaient mal.



3° L’hyperdémocratie : la troisième vague de l’avenir, celle qui succède aux deux vagues précédentes(négatives aux yeux de l’auteur), celle qui, dans un élan d’espoir (par moments un peu rêveur) vient réguler le marché, les guerres, la piraterie, la haute technologie, la génétique, l’éthique et rétablit une démocratie au niveau mondial. Une démocratie qui en définitive vainc les ambitions destructrices des dictateurs, des ultra-individualistes, des « ultra-nomades » de l’hyperempire économique, de l’ « hypersurveillance » et de l’ « autosurveillance » qu’auront permis les technologies de pointe et les nanotechnologies. Une démocratie mondiale de « transhumains » animant des « entreprises relationnelles » développant des « biens essentiels » et où l’altruisme, l’hospitalité et le respect du monde auront pris le dessus sur le profit.




On ne contestera ici ni les connaissances ni les capacités de l’auteur à lire cet avenir. Mais l’ouvrage a ce défaut qu’on a parfois l’impression de lire un livre de science-fiction ; surtout lorsque l’auteur s’étale sur ce qui arriverait si l’humanité se laissait aller aux plaisirs de la reproduction génétique, du clonage, de la robotique et de la recherche de l’immortalité par la création éternelle d’autres ‘soi’. Sans doute l’exercice le veut, c’est vrai ; il n’empêche qu’on se demande parfois si Spielberg, Georges Lucas ou Woody Allen n’auraient pas eu une meilleure imagination. Or faute de pouvoir donc trop s’avancer, l’auteur reste parfois très général, si bien que sans doute, un véritable roman dans un style Dantec rationalisé aurait peut-être été plus passionnant.


Pour un livre sur l’avenir, le plus paradoxal est que l’apport de l’analyse de l’auteur, à mon sens, vient en fait de sa lecture de l’histoire … du passé. Un passé qu’il reprend dans les grandes lignes depuis la pré-histoire en passant par toutes les grandes civilisations, de la Chine des Xia jusqu’aux temps modernes, en passant par Ur, Sumer, Ninive, Babylone, l’Egypte ancienne et l’épopée de Gilgamesh — réflexion sur le désir moteur de l’Histoire — ou encore l’Inde du Nord et les Upanishad — représentation littéraire majeure d’une éthique faite du refus du désir, au contraire de l’épopée de Gilgamesh. Aussi Jacques Attali se fait-il analyste de lois de l’histoire, comme Marx avant lui qu’il cite souvent comme celui ayant su voir en grande partie les conflits qui pouvaient naître 50 ans à un siècle plus tard. On pourrait d’ailleurs reprocher au conseiller de François Mitterrand de tomber dans le même travers que son prédécesseur en voulant voir dans l’histoire une suite linéaire lisible, compréhensible et explicable scientifiquement, les événements allant à l’encontre de cette « science » et de ces « lois » historiques n’étant que des accidents ponctuels négligeables à l’échelle d’un temps long plus que braudélien. Toutefois, à la différence de Marx, Jacques Attali ne prévoit évidemment pas la victoire des Travailleurs sur le Capital mais la poursuite de l’Ordre marchand jusqu’à sa régulation dans une démocratie mondiale qui le rende plus humain. Au fond pourrait-on aussi voir là aussi la volonté de lire une « fin » heureuse à l’histoire, qu’elle advienne par la classe ouvrière (chez Marx), ou par la régulation mondiale démocratique (chez Attali).


L’histoire d’une Histoire qu’on pourra débattre sans fin … justement.



Quoiqu’il en soit ce sont sans doute les trois premières parties du livre qui se révèlent en réalité les plus intéressantes, l’auteur extirpant sa théorie de l’avenir à partir d’une « brève histoire du capitalisme », de la victoire des marchands et des « cœurs » financiers sur le féodalisme et bientôt sur les Etats. Bruges ou ‘les prémices de l’Ordre marchand’ (1200-1350) ; Venise ou ‘la conquête de l’Orient’, 1350-1500 ; Anvers ou ‘l’heure de l’imprimerie’, 1500-1650 ; Gênes ou l’art de spéculer, 1560-1620 ; Amsterdam ou ‘l’art de la flûte’, 1620-1788 ; Londres ou ‘la force de la vapeur’, 1788-1890 ; Boston ou ‘l’explosion des machines’, 1890-1929 ; New York ou ‘la victoire électrique’, 1929-1980 et enfin Los Angeles ou ‘le nomadisme californien’ depuis 1980 : autant de villes-cœurs de l’Ordre marchand à une époque où ils ont su dominer ce dernier et lui donner une orientation. Un cœur qui devrait encore se déplacer d’ici 20 ans … mais pas si loin que ça… un peu de suspens ici aussi ne fera pas de mal.





Braudélien : de Fernand Braudel, historien théoricien de l’Histoire longue par opposition à l’Histoire événementielle, grand représentant de « L’Ecole des Annales », professeur au Collège de France et auteur de La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, publiée pour la première fois en 1949.







mercredi 21 février 2007

Caroline Fourest, La tentation obscurantiste, Paris : Grasset, octobre 2005



Journaliste à Charlie Hebdo - journal satirique sous la direction de Philippe Val actuellement poursuivi au tribunal pour la publication de caricatures de Mahomet -, rédactrice en chef de la revue Pro - choix et auteur de Tirs croisés en 2003 et de Frère Tariq en 2004, où elle dénonce le vrai visage de Tariq Ramadan - qui a toujours refusé de débattre avec elle -, Caroline Fourest, entreprend dans son dernier petit essai, de dénoncer cette fois, la « tentation obscurantiste » d'une certaine gauche, dont elle entend se démarquer. La dérive d'une deuxième gauche, radicale, révolutionnaire, altermondialiste, vers une nouvelle forme de totalitarisme, fourvoyant avec l'islamisme, qu'elle décrit, nous paraît juste et précise. A vrai dire, on finit même par se perdre au milieu de tous les noms qu'elle cite, ou de toutes les associations dont elle souligne la dérive, telles que le MRAP bien sûr, Une Ecole pour tous, les Etudiants musulmans de France, ou la revue Nouvelles questions féministes et les propos de sa fondatrice Christine Delphy ... etc ... Il serait bien entendu trop long de les citer tous. L'analyse qu'elle fait de la tentation de certains milieux tiers - mondistes à s'allier avec des islamistes, comme à Durban en 2001, ou au Forum social européen à Londres tenu du 14 au 17 octobre 2004, est pertinente. Les dérives communautaristes, le soutien aux Frères musulmans ou à la vision rétrograde des islamistes parce qu'opposants au capitalisme, à l'Amérique, et parce que figure de l'Autre, victime car non blanc[1], ne fait pas de doute chez certains. Son analyse du jeu et de la concurrence entre sensibilités dites « anti - colonialistes » et « anti - fascistes » au sein de la gauche dite « progressiste » et au sein d'une même personne, est fortement intéressante. A ce titre, cet essai est à mettre en relation, d'une part avec Le sanglot de l'homme blanc de Pascal Bruckner[2], d'autre part, sans doute, au Socialisme des imbéciles, plus marqué sur l'antisémitisme, d'Alexis Lacroix[3].


Inutile de revenir plus encore sur cette alliance d'une partie de la gauche militante avec les islamistes, alliance où les premiers seront bien plus les pions des seconds, que l'inverse, selon l'auteur. Pour un refus de l'utilisation simpliste du mot « islamophobie » comme une forme de racisme, au lieu de la critique d'une idéologie, pour mieux connaître les milieux militants désignés aujourd'hui sous le terme d' « islamo - gauchistes », l'islamisation grossière d'une forme de féminisme, la pétition révoltante des « Indigènes de la République » ou les « idiots utiles » du relativisme culturel : ce petit essai de 166 pages est fort utile, et nous le conseillons.



Il nous faudrait néanmoins revenir sur quelques points, de détail sans doute, mais qui soulignent nos différences, et parfois, les raccourcis de l'auteur. Il apparaît en premier lieu, qu'elle s'adresse à la gauche, au « Parti du mouvement », auquel elle dit appartenir. Le problème, alors, est que son analyse, reste de gauche, par la gauche et pour la gauche. C'en devient presque une histoire de famille. Elle ne dit mot de la lutte anti - totalitaire venant de droite, par exemple. Sans doute, n'est - ce pas le sujet, mais au final, on croirait que les sensibilités dites « anti - colonialistes » et « anti - fascistes » serait le seul fait de la gauche. En vérité, elle reste dans un schéma de gauche, qu'elle appelle « progressiste » et dont la gauche serait le tenant. Elle pêche là, nous semble - t - il, par opposition systématique et intrinsèque à la droite, comme si cette dernière ne pouvait incarner un vent progressiste et qu'elle se limitait à ce qu'on nomme le conservatisme, la tradition, voire la réaction. Au final, la droite n'apparaît que sous le nom de Nicolas Sarkozy[4], à qui elle reproche (le livre date de 2005) une politique communautaire, voire communautariste, sur le modèle anglo - saxon, privilégiant la création du CFCM[5], établissant l'archaïsme religieux au détriment des musulmans laïques. Procès un peu excessif sans doute, compte tenu de la difficulté d'organiser le culte musulman en France, sans pouvoir non plus, en exclure les sensibilités ; et procès dépassé sans doute, compte tenu des positions - nouvelles ou précisées, selon chacun - du candidat Sarkozy pour la conception républicaine laïque française, qui n'épouse pas la vision communautaire. La question, complexe, reste encore à se préciser dans les faits, chez ce dernier.


Mais elle pêche, plus, sans doute, par l'orthodoxie, non pas marxiste ou altermondialiste, mais à vrai dire « déconstructionniste »[6], qu'elle nomme « progressiste », dont elle fait preuve, dans des domaines tels que le féminisme, l'homosexualité ou encore ce qu'elle nomme « raciste ». Si sa gauche à elle est sans doute préférable à l'autre gauche qu'elle dénonce, et plus ouverte, il n'en reste pas moins qu'elle tient des positions figées dans les domaines précités, percevant malgré tout l'Histoire comme un boulevard du « progressisme », où les relations entre hommes et femmes, entre homosexuels et hétérosexuels, ou autres catégories de personnes sont perçues comme des relations entre communautés, devant bénéficier de « droits » toujours plus accrus et plus égaux. Au diable alors la philosophie, la morale ou la nature qui pourraient démontrer quelques différences intrinsèques entre ces catégories construites. Ainsi serait rejetée dans le camp de la réaction, de la tradition, de l'archaïsme, voire de la droite donc, toute analyse, toute perception qui n'emprunterait pas ce boulevard. Or s'il est évident que l'égalité entre les hommes et les femmes est un but, que l'absence de discrimination quotidienne envers les homosexuels en est un autre, il nous semble qu'il ne faudrait pas gommer toute différence d'ordre biologique ou naturel, affirmant que l'homme et la femme, de par leur physiologie différente, ne peuvent pas être partout et indistinctement égaux dans tous les domaines du monde ; ni que les couples hétérosexuels et ceux homosexuels appartiennent à un ordre différent, donc participent à une situation différente, qui ne leur permet pas, en principe, d'accomplir le même type d'actes ( la procréation par exemple) et donc d'obtenir les mêmes droits (le mariage ou l'adoption par exemple).




Et c'est parce qu'elle néglige ces questions morales et philosophiques, qu'elle qualifie assez rapidement d' « intégristes » certaines visions plutôt traditionnelles vis - à - vis des femmes ou des homosexuels. Ainsi, si elle démontre que Tariq Ramadan possède véritablement une vision archaïque et réactionnaire de ces questions[7], de par sa vision fondée sur un certain islam, il ne faudrait pas pour autant qualifier ainsi tout propos qui refuserait - comme je l'ai fait - de voir les couples hétérosexuels et homosexuels comme de même nature morale et philosophique. C'est, il semble, pour les mêmes raisons qu'elle ne s'ancre pas au fond de la réflexion sur un thème comme la « colonisation » par exemple. En l'espèce, si elle dénonce, à juste titre la description faite par Pascal Blanchard et Nicolas Blancel d'un « idéal républicain et universaliste » intrinsèquement tenté par le « colonialisme », celle de Laurent Chambon d'une République qui se fait « particulariste contre les gays » ou la tentative d'Esther Benbassa de « démontrer que les républicains son racistes envers les musulmans comme jadis envers les Juifs », les qualifiant d' « intellectuels actuellement complaisants envers l'islamisme » ; elle ne donne sans doute pas au lecteur les moyens de contrer ces propos outranciers et fumistes. Moyens qui nécessiteraient de resituer les phénomènes coloniaux dans leur ensemble - sans les limiter à leur seule phase européenne -, tant au niveau historique que dans leur composante philosophique et intellectuelle[8].


Caroline Fourest dit également appartenir à une gauche qui « s'est construite dans le rejet des idées moralistes, intégristes et totalitaires »[9]. Si nous nous rallions totalement à la lutte contre les deux derniers adjectifs, il nous faudrait plus de précision sur ce qu'elle entend par le premier. Voulait - elle dire « moralisantes » fustigeant ainsi une gauche ultra - dogmatique et figée, rejetant tout ce qui n'est pas comme elle ; ou bien entendait - elle par là, désigner tout mouvement qui justifierait son action par la morale ? Dans ce dernier cas, la proposition est troublante, faudrait - il rejeter la morale en tout point de vue ? N'y aurait - il pas là confusion entre la morale véritable, soit la Raison, et ce qu'on nomme habituellement « la morale chrétienne » ? Le point reste à préciser, nous ne trancherons pas.




Deux points restent encore à souligner. Sur le fond, l'auteur a tendance, là encore à sur - interpréter certains propos, selon ses propres préjugés. Ainsi qualifie - t - elle de « racistes »[10], les propos d'Oriana Fallaci dans La Rage et l'orgueil[11], dénonçant la forte démographie des musulmans comme une arme pour l'islamisation, de l'Europe notamment, nuisant à sa critique de l'islam comme idéologie. Si les propos peuvent lui déplaire, il apparaît fallacieux de les qualifier de « racistes ». Il est trop facile en effet de crier à la stigmatisation contre une catégorie de personnes dès qu'un propos les touche ; Oriana Fallaci s'en explique d'ailleurs par la suite dans La force de la Raison[12], en citant simplement des statistiques. Là encore c'est plus la forme du propos que le contenu qui choque, aboutissant à stigmatiser, non les musulmans, mais au contraire l'écrivain d'origine italienne, qui dénonçait justement l'élan à la dénonciation de tout propos marginal comme « raciste » dans l'intelligentsia européenne[13].


Enfin, sur la forme, d'un point de vue épistémologique cette fois, on a pu regretter l'utilisation trop creuse par Caroline Fourest de citations trouvées sur des forums de site internet ou de simple présence d'une personnalité à une réunion. Dans l'ensemble, certes, sa démonstration reste efficace et nous ne remettons pas en cause celle - ci, les propos et les participations de certains à des congrès et/ou réunions dites « islamo - gauchistes » étant trop récurrents pour pouvoir les négliger ou les considérer comme de la naïveté, comme elle l'explique. Simplement, il nous faut noter que parfois, de la même manière qu'elle a tendance à condamner trop rapidement un propos au nom d'un certain « progressisme » - en fait un « déconstructionnisme » -, elle s'appuie sur des propos relevés sur des forums, auxquels il sera toujours possible de répondre qu'ils ne sont pas le fait des tenants du site.


Si ces imperfections épistémologiques, méthodologiques, ou simplement philosophiques, viennent parfois nuancer la qualité de la démonstration, il n'en reste pas moins que celle - ci reste entière, pertinente et très utile, à l'heure ou la démagogie de l'alliance dite « islamo - gauchiste » a pénétré non seulement les militants d'une certaine gauche, mais aussi l'univers médiatique du pays.







[1] C'était déjà ce qu'exprimait Sartre dans sa préface virulente du livre de Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris : Maspero, 1961 ; si virulente d'ailleurs qu'il avait dû ensuite revenir sur ses propos justifiant le meurtre des blancs comme « colons » par essence.


[2] Pascal Bruckner, Le Sanglot de l'homme blanc, Paris : Editions du Seuil, 1983, réédité collection Points en 2002


[3] Alexis Lacroix, Le socialisme des imbéciles. Quand l'antisémitisme redevient de gauche, Paris : La table ronde, 2005


[4] Page 109


[5] Conseil français du culte musulman


[6] Issu notamment de la philosophie de Michel Foucault, qu'elle cite dans son livre pour critiquer la lecture simpliste qu'en font les partisans du relativisme culturel, nous reprenons ce terme pour désigner au sens large la conception qui veut que, tout ayant été construit, tout doit être soumis à déconstruction, au risque de balayer de constructions non dépourvues de sens philosophique ou moral. C'est bien souvent ainsi que nous paraît pouvoir être décrit tout un ensemble de considérations et de positions venues de la gauche française (ou occidentale dans son ensemble, mais nous manquant là une connaissance approchée, nous préférons donc en rester au cas français). Un tel schéma permet d'expliquer, par exemple, l'opposition de gauche à toute tradition, vieille construction devant être déconstruite au profit d'une nouvelle construction. Bien entendu, il existe toujours un écart entre la théorie et la pratique, et l'esprit humain, bien souvent, fait preuve de réalisme et de pragmatisme, y compris lorsqu'il est bercé d'idéologie, d'autant plus dans une société libre.


[7] Page 105


[8] Certes, elle cite ces « intellectuels » au détour d'une phrase et n'insiste pas sur leur cas. Néanmoins, il nous semble qu'il n'est pas possible de répondre à leurs propos simplistes et accusateurs sans prendre en compte un certain nombre de questions philosophico - historiques et morales ; questions, justement, que Caroline Fourest, semble, au nom de son « progressisme » laisser de côté. Le caractère « colonialiste » par exemple n'est pas choquant en soi si on le replace dans son cadre civilisateur et éducationnel, cadre que nos sociétés post « décolonisations » ont en fait abandonné par mauvaise conscience. Ce n'est en fait que le sens péjoratif et dénonciateur que donnent Blanchard et Blancel à ce mot qui est en réalité contestable. Autrement, l'analyse ne nous paraît pas en soi si grossière, car toute entreprise universalisante pourrait être vu sous l'œil du « colonialisme », tout dépend du sens normatif que l'on prête à ce mot en réalité. Nous en touchons notamment un mot dans l'article sur Boutros Boutros - Ghali, Shimon Peres, 60 ans de conflit israélo - arabe.


[9] Page 12


[10] Page 70


[11] Oriana Fallaci, La Rage et l'orgueil, Paris : Plon, 2002


[12] Oriana Fallaci, La Force de la Raison, Paris : Editions du Rocher, 2004 que nous analysons ici : Orianna Fallaci : La force de la raison


[13] La manière avec laquelle, bien souvent, l'intelligentsia médiatique et politiqur qualifie le candidat Philippe de Villiers de « raciste » au motif qu'il a parlé d' « islamisation progressive de la France » donne malheureusement raison à Fallaci.

mercredi 15 novembre 2006

Jean Pierre Rioux, La France perd la mémoire



Jean Pierre Rioux, La France perd la mémoire. Comment un pays démissionne de son histoire, Paris : Perrin, 2006

Spécialiste d'histoire politique et culturelle contemporaine, directeur de la revue scientifique Vingtième Siècle, chroniqueur à La Croix et à Sud-Ouest, Jean pierre Rioux, professeur à Sciences Po, publiait en avril dernier La France perd la mémoire. Livre où il revient sur les conflits de mémoires qui touchent l'hexagone depuis plusieurs années. Bien qu'historien scientifique, universitaire, peu engagé, force est d'avouer que son livre est polémique. Nombre contesteraient ses analyses sur le bilan de santé d'une «Nation - mémoire», à son sens, peu encourageant. A vrai dire, nous ne contesterons pas vraiment cette vision des choses qui veut que les conflits de mémoires de différents groupes interposés, à travers différentes communautés, ont créé un climat douloureux et peu encourageant pour l'avenir de l'esprit national français. Communautarisée, divisée, racialisée, opposée, la France se porte mal. Pas de doute.


Pour autant, nous ne rejoignons pas toujours l'auteur dans ses sentiments citoyens. Ainsi, bien que chroniqueur à La croix, et préoccupé par la ferveur d'un projet national commun , il considère que le 29 Mai 2005 et le rejet du Traité pour une constitution européenne ont été un coup d'arrêt négatif à l'avenir national, divisant par là même, les générations. Sans revenir sur ce débat, ce point peut–être important pour comprendre l'orientation de l'historien.


Bien écrit et engagé, le livre reste malgré tout difficile d'accès, s'appuyant sur une stylistique détournée, qui bien qu'engagée, rend la thèse peu vivace, et honnêtement un peu ennuyeuse. Il aurait sans doute eu plus de portée en étant plus vigoureux.


Mais l'apport essentiel du livre reste la vision d'ensemble maîtrisée, le regard d'un historien reconnu et confirmé sur certaines dérives des trentes dernières années, dans le domaine de la mémoire des individus, des groupes et des commnautés. Ainsi revient – il sur les premières virées des «pépés» de la France rurale et leurs mémoires régionales dans les années 70, sur l'exaltation des patrimoines dès 1980, sur cette obsession du tout patrimoine, du tout mémoire avec l'ouverture de l'année du patrimoine qui débouchera sur le succès des journées du patrimoine. Il s'attarde encore sur les «hésitations de mémoires», ces conflits sur la vision du passé émergeants à l'occasion de la commémoration de la révolution française en 1989. Enfin, aborde – t – il la question de l'enseignement de l'histoire de France et de ses mauvais résultats, avant de finir véritablement sur les difficultés dont nous ne sommes pas sorties autour des mémoires coloniales, l'Algérie surtout qui constitue un tournant, qui porte un coup à la mémoire nationale française, et le reste des anciennes colonies, notamment les Antilles. Celles – ci s'inspirant également, dans une certaine mesure, des conflits mémoriaux touchant à Vichy et la seconde guerre mondiale.


Pourtant, nous étant entretenu avec l'auteur, nous avons été le plus troublé par son explication de la multiplication de ces conflits mémoriaux. Selon lui, les conflits de mémoires seraient à lier au présentisme, c'est – à – dire à un nouveau rapport au temps. Selon Hegel en effet : «Le devenir humain est une historisation». La force d'une société disait encore Benjamin constant, est «d'immoler le présent à l'avenir», et c'est cela, selon Jean Pierre Rioux, que nous serions peut – être en train de perdre. En clair, selon lui, la mémoire nationale se nourrirait à la fois d'un héritage et d'un projet, or les médias1, la société de consommation, l'écart culturel entre les générations2, les vies à vitesses variables de temporalité ainsi, surtout, que le processus d'individualisation des choix que décrivait le grand Tocqueville, réduiraient voire anéantiraient le projet futur commun. L'Homme démocratique ou l'Homme de paix de Tocqueville succomberait à l'activisme qui parie sur la quotidienneté sécurisante et à la monotonie répétitive du présent3. C'est particulièrement profond et intéressant. Ce serait en fait, le regard vers un certain passé, sans projet commun, qui relierait le conflit des mémoires aux mots de Tocqueville.


Loin de moi, l'idée de contester le message visionnaire et particulièrement impressionant d'Alexis de Tocqueville, qui, dès 1830, réussit à percevoir des faits bien réels et considérables plus d'un siècle et demi plus tard. Pour autant, je crois qu'il est extrêmement contestable de lier la profusion des mémoires à ce phénomène, d'attribuer le regard conflictuel vers son passé au fait que le présent s'est routinisé et qu'il n'y a plus de perspectives d'avenir. Ô certes, je ne nierai pas la force du présentisme, ce que je conteste c'est la réduction des conflits de mémoires à cette seule explication. D'une part, une telle vision fait disparaître l'extériorité des revendications mémorielles face à l'ancienne nation : le fait que les conflits naissent de populations soit immigrées - les populations maghrébines musulmanes pour l'Algérie -, soit anciennement contestées en tant que participant à la nation selon certaines visions de la nation – le cas des juifs pendant la guerre -, soit naissent de populations éloignées et intégrées plus tardivement à la nation – le cas des Antillais. D'autre part, il faut aussi prendre en compte – même si celles ci peuvent nous déplaire - que les revendications mémorielles, même issues de groupes et de communautés, peuvent tout à fait elles – mêmes s'ancrer dans des projets nationaux, au même titre que d'autres, la reconnaissance de minorités ou de souffrances de minorités étant partie intégrante de leur projet. Enfin, on pourrait tout à fait défendre brillamment la thèse que les conflits de mémoires et le présentisme, tout au contraire, participent de mouvement inverses, opposés et contradictoires. L'un s'inscrivant dans le «processus de civilisation» ou «civilisation des moeurs»4 au sens de Norbert Elias, l'autre s'inscrivant au contraire parmi le retour des conflits, voire le retour de la violence ou de la barbarie(Thérèse Delpech) – que certains appellent "brutalisation"(Mosse, Audouin - Rouzeau) - symbolique d'abord, puis physique, peut – être, ensuite, dénoncée par certains auteurs.


Ainsi, si l'observation des faits - les conflits de mémoires - nous sont communs, leur explication nous paraît bien différente des raisons invoquées par Jean Pierre Rioux, dont la liaison avec le présentisme, originale et intéressante, nous paraît, malgré tout, limitée.




Sources et compléments :



1JM Cotteret, La démocratie téléguidée, Paris : Michalon, 2006




2Sirinelli(Jean- François), Générations intellectuelles. effets d'âge et phénomènes de génération dans le milieu intellectuel français, Paris : CNRS, 1987




3Antoine(Agnès), L'impensé de la démocratie : citoyenneté, morale et religion chez tocqueville, Paris : EHESS, Thèse sous la direction de Pierre Manent, 2002




4Elias(Norbert), La civilisation des moeurs, Paris : Calmann – Lévy, 1991




-Crubelier(Maurice), La mémoire des français. Recherches d'histoire culturelle, paris : Veyrier, 1991
-Halbwachs(Maurice), Les cadres sociaux de la mémoire, Paris : PUF, 1948
et La mémoire collective, paris : PUF, 1925
-Namer(Gérard), Halbwachs et la mémoire sociale, paris : L'Harmattan, 2000
-Mosse(George Lachmann), De la grande guerre au totalitarisme : la brutalisation des sociétés européennes, Paris : Hachette - Littératures, 1999, préface de Stéphane Audouin - Rouzeau
-Delpech(Thérèse), L'ensauvagement : le retour de la barbarie au XXIe siècle, Paris : Grasset, 2005

lundi 7 août 2006

Orianna Fallaci : La force de la raison


Je connaissais Orianna Fallaci suite à la parution de La rage et l'orgueil en 2002. Sur le conseil d'une lectrice, j'ai entrepris la lecture de son dernier livre, La force de la raison, la suite - et pensait-elle, la conclusion - du précédent.


Les fans de la miss ne seront pas déçus. Certes le début paraît un peu répétitif, elle nous rabâche un peu les leçons d'histoire sur les invasions arabes et l'occupation qui suivit, de l'Espagne à l'indonésie, appelée "les conquêtes arabes" par les historiens. Cela dit, elle remet en place quiconque en fait une grande époque. Ce qui est dommage, c'est que son discours, comme toujours, n'est entendu que par ceux qui veulent bien l'écouter. Elle nous sort encore quelques histoires en Italie. Ce qui m'a, à ce propos, le plus frappé, ce sont les chiffres qu'elle donne; en fait, bien qu'elle dénonce l'Italie comme base avancée de l'Islam, le nombre de musulmans en France semble bien plus grand, même proportionnellement.


Mais finalement, le plus intéressant reste encore ses multiples témoignages de grande journaliste internationale. Comme dans La rage et l'orgueil, elle nous parle de ses rencontres et de choses que nous n'avons pas connu, pas à mon âge en tout cas. Les phrases les plus choquantes sont en fait celle des "commandements de Khomeini", qui, une fois au pouvoir, dit comment épouser des filles de 5 ans, ou d'autres choses comme cela.


Elle reprend également la thèse de Bat Ye'or sur l'Euro - arabie. Ce qu'elle en dit, donne encore plus envie d'aller lire ce dernier.

lundi 3 juillet 2006

Jean Paul Fitoussi, La Démocratie et le Marché

Je rends compte aujourd'hui d'un petit livre de 100 pages, paru chez Grasset en 2004, La démocratie et le marché de Jean-Paul fitoussi, célèbre professeur d'économie à l'institut d'étuds politiques de Paris.


Fidèle à lui-même, homme dit de sensibilité de gauche, Fitoussi cherche à montrer que le meileur des régimes qui conviennent au marché, lui qui selon Kenneth Arrow ne s'accomode d'aucun régime politique, reste, malgré tout, la démocratie. La démonstration est intéressante, bien que sur lumières du monde, nous n'en n'ayons pas eu besoin pour croire en le bien-fondé de la démocratie. Mais Fitoussi fait en fait la chasse à ceux qui défendent qu'un bon fonctionnement du marché doit s'accompagner d'une baisse du niveau de démocratie, pour permettre à l'inégalité économique de mieux prendre racine. Telle n'est pas notre vision des choses, la démocratie étant, pour nous, avant tout, un lieu libre de débats, discussions et d'échanges de savoirs faisant place à une libre décision de la majorité, dans le respect de la minorité. Ainsi les avantages du marché doivent être défendus fièrement, en comparant les différentes possibilités, et par un débat d'idées, assorti de pragmatisme. Je le répète, Fitoussi, lutte avec raison contre le dogmatisme et l'idéologie. Mais comme toujours en économie - qui n'est pas du tout mon domaine, même si j'essaie quand même de la travailler - je ne reviens pas sur l'ensemble de la thèse, mais simplement sur quelques aspects.


Ainsi, ce professeur d'économie, qualifié de gauche, avance qu'un des avantages de la démocratie, comme régime le plus adapté au marché, est qu'elle permet la flexibilité dans la décision, du côté des gouvernants. Car, comme ceux-ci doivent se faire élire, ils changent la politique, si mécontentement ou désaccord trop grand, il y a. C'est la flexibilité des gouvernants, de la politique pratiquée, qui est vantée.


Imaginez à présent que ceux qui sont impassibles, idéologues, dogmatiques, ne soient plus du côté des gouvernants, mais du côté de certaines catégories de populations, associations, lobbys et syndicats. C'est alors le populisme idéologique de certaines gens du peuple qui menace la démocratie.


Et où trouver cela? Rappelez-vous, c'était il y a peu, dans les rues de France ... C'était faire comme le voulait la rue, ou bien ... la casse






Gad.

mardi 23 mai 2006

La Politique de l'impuissance, de Jean Paul Fitoussi

Je rends compte aujourd'hui de la lecture d'un livre de Jean-Paul Fitoussi, La politique de l'impuissance. Entretien avec Jean-claude Guillebaud, Paris : Arléa, janvier 2005. Professeur d'économie à Sciences Po, Jean-Paul Fitoussi est l'un des économistes français et européens les plus renommés. Partisan d'une Europe politique fédérale, si j'ai bien compris ses propos, il s'est néanmoins opposé au traité de constitution européenne rejeté le 29 mai 2005, au motif principal que la partie trois, la partie économique, fixait des politiques économiques qui relevaient de politique conjoncturelle - non des valeurs et des institutions - et par conséquent devaient se soumettre à chaque occasion au débat démocratique ouvert.


A vrai dire, j'avais également été sensible à cet argument. A la fin de l'ouvrage en question, Fitoussi revient sur cette question - qui n'avait pas encore été votée. L'ouvrage traite principalement de politique économique, que je me vois dans l'incompétence de critiquer, je laisse le débat aux spécialistes de la matière. Néanmoins, j'ai souhaité rendre compte de cet ouvrage pour mentionner quelques points.


D'abord, Fitoussi est un inconditionnel de la démocratie et de la lutte contre la "pensée unique" et le dogmatisme, au profit de politiques pragmatiques et humaines, en cela, il a sa place sur lumieresdumonde. Par ailleurs, il cherche à se détacher de la fatalité : l'économie de marché est un fait : les socialistes des années 70 se sont trompés en pensant pouvoir l'abattre pour que la politique dirige l'économie; à l'inverse, il s'oppose aujourd'hui à la toute puissance de l'économie sur la politique. Il prône pour le mélange des deux, en somme une démocratie qui se fasse dans l'économie de marché et un marché qui s'accompagne de démocratie. Dans l'ensemble, je crois que Fitoussi s'apparente à un social-démocrate. Le message libéral de lumieresdumonde ne doit pas tromper. Je rappelle que le libéralisme politique, avant tout, s'apparente à la démocratie. Le libéralisme économique, ensuite, est diverse. Karl Popper a pu être proche et admiré par les partis sociaux-démocrates d'Europe; John Rawls, lui aussi a manifesté l'attachement qui le liait au social; Hayek, lui-même, reconnaissait la nécessité d'un minimum de formes sociales assurées par l'Etat ou l'autorité gouvernante, quelle qu'elle soit. Je crois aussi que la politique à sa place à l'intérieur de l'économie de marché et que l'économie de marché s'accompagne de démocratie. Fitoussi se fait d'ailleurs un inconditionnel défenseur des démocraties du monde - sur ce point, lire la discussion que j'ai eu avec Marc Hartelles dans "vigilance" . Tout ensuite, est une question de degré, je montrais d'ailleurs dans l'article sur les assemblées dites générales dans "la BAG, la brigade anti-gauchiste" comment Fitoussi faisait beaucoup plus preuve que d'autres de pragmatisme. Ce dernier renonce aussi avec brio à partir de la page 100, les contradictions, le manque de sens et les dérives du mouvement alter-mondialiste. En cela, il ne cède pas à la "tentation gauchiste" qui fait l'objet d'une si grande dénonciation sur ce blog.


Je finirai sur un point qui a relevé mon attention: les Etats-Unis d'Europe, c'est-à-dire l'Europe fédérale. Je note tout à fait l'argumentation économique d'un tel devenir. Au moins alors l'Europe saurait à quoi s'en tenir, sans être comme elle le reste depuis ses débuts et telle que la qualifiait Jacques Delors "un objet politique non identifié". Néanmoins, comme le souligne Fitoussi, critiquer l'Europe telle qu'elle se fait ne signifie pas être "anti-Europe" mais au contraire œuvrer à son amélioration. Ainsi je m'interroge sur la capacité de l'Europe à être fédérale. En matière politique, faut-il encore que les différents Etats-nations se mettent d'accords, avec un risque de perte de souveraineté qui ne devrait pas être négligé, loin de là, et qui explique, face à l'incertitude, que personne encore n'ait franchie réellement le cap. Mais surtout, la limite à l'Europe fédérale n'est-elle pas culturelle? Rappelons que les nations elles-mêmes ne se sont pas construites du jour au lendemain, rappelons aussi que les Etats-Unis, modèle d'Etat fédéral, ont dû affronter la guerre la plus meurtrière de leur histoire pour voir leur Etat fédéral naître, et que dire de l'Allemagne par exemple. L'Europe n'a pas une culture commune mais une identité commune, dit-on ! Qu'est-ce que cette identité? L'Europe n'a-t-elle pas plutôt des sous-cultures communes ( telles que l'héritage judéo-chrétien, le mode de vie du quotidien ou des comportements particuliers à définir) sans avoir de culture commune? Bref, la seule question que je pose est : l'Europe est-elle prête pour de tels bouleversements? Etre pragmatique, à tous les niveaux, signifie aussi ne pas brûler les étapes. En tant qu'historien, je garde en mémoire les leçons de notre histoire d'une révolution radicale et d'un discours libéral au XIXe siècle qui tente d'apaiser les passions et de faire progresser la France et l'Europe sans trop brusquer les sensibilités. Sans entrer dans les détails, je vous renvoie au cheminement de ma pensée dans les autres articles. Ne pas tomber dans le dogmatisme peut-être aussi deux choses : premièrement réaliser que l'objectif doit se faire dans le long terme, et donc ne pas chercher à tout précipiter, deuxièmement comprendre que la solution proposée n'est jamais unique et éternelle et donc pouvoir prévoir des changements dans le temps. Un exemple pour finir : on peut saluer la politique keynésienne de l'après-guerre, il est dommage en revanche de n'avoir pas vu ses défauts à long terme plus tôt. De la même manière, il ne faudrait pas croire à un dogmatisme libéral éternel, mon libéralisme, c'est un libéralisme pragmatique adapté au moment et à une situation donnée. Pour la situation économique de la France, je pense qu'il est illusoire de penser pouvoir mettre en place un système anglo-saxon dit "libéral-libéral" mais peut-être peut-on s'inspirer du modèle libéral-social scandinave, faire accepter sa logique et ensuite l'adapter à notre situation particulière.


Gad.