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jeudi 22 octobre 2009

Marek Halter, Le Vent des Khazars


Marek Halter, Le Vent des Khazars, Paris : Robert Laffont, avril 2001, 357 pp.




Quelle grande épopée que celle des Khazars ! Une tribu semi-nomade au nord de la mer noire et de la mer Caspienne que certains aujourd’hui encore dans le Caucase appellent la Mer des Khazars. Une tribu dite d’ethnie turque qui fonda au 7e siècle un royaume, le royaume des Khazars. Un royaume entouré des Slaves, des Hongrois, de la Perse, de l’Empire byzantin puis de l’Empire islamique. Peuplade dont l’existence est attestée entre le 7e et le 13e siècle, elle retint le regard de grands auteurs comme Yehouda Halevi ou Arthur Koestler. Pour une grande raison : au 8e siècle, Bulan le Khagan des Khazars, encerclé par les chrétiens d’Orient et les musulmans, choisit pour religion dans son royaume : le judaïsme.




Lui aussi grand auteur, grande figure du monde, Marek Halter retrace leurs aventures dans un roman passionnant qui mêle thriller, fiction et histoire. L’écriture est belle et limpide, le style fluide, la lecture aisée et attrayante. On reconnaît dans un tel livre ce petit quelque chose qui fait la réputation de certains grands écrivains.



Tour à tour on suit l’épopée de Khazars du Xe siècle et l’enquête historique menée par Marc Sofer, un auteur contemporain qui fait évidemment penser à Marek Halter lui-même. On est alternativement à Sarkel en 939 avec la belle princesse Attex, la Kathum, et sa servante Attiana, puis à Montmartre en l’an 2000 avec Marc Sofer, interrogé par des journalistes sur son dernier livre. On lit dans un chapitre les aventures du Prince Joseph et de Borouh, le Beck, son éducateur en combat ; puis dans un autre l’histoire d’un écrivain sur les traces des Khazars. D’un côté Marc Sofer veut tout savoir sur l’origine d’une pièce frappée au Xe siècle que lui a remis un certain Yakubov, un Juif des Montagnes, de l’autre Benjamin le père du Khagan prépare son petit-fils à sa bar mitsvah, la majorité juive. Dans un temps l’écrivain part à Oxford puis à Bruxelles à la recherche des traces des khazars et à la poursuite d’une belle rousse, dans un autre temps on est entraîné à la forteresse Sarkel-la-Blanche, entre Petchénègues, Byzance et Russes au nord. Les deux histoires s’alternent, se complètent et petit à petit se rejoignent. Marc Sofer part d’abord à Bakou en Azerbaïdjan, guidé par Mikhaïl Yakovlevitch Agarounov, Président de l’association des Juifs des montagnes. Puis on l’amène à Sadoue en Géorgie. Il pense à cette belle fille dont il ne sait rien mais qu’il voit partout et qui le devance à chaque fois. Il pense à ces attentats, à ces bombes qui ont fait sauter des champs de pétrole dans la région et dont un groupe, le « Renouveau Khazar » se dit responsable. Marc Sofer est un voyageur moderne. Isaac Ben Elézer lui, est venu d’Espagne pour porter au Khagan des Khazars, la lettre de son rabbin Hazdaï Ibn Shaprut. Avec ses amis Saül le commerçant et Simon (le veuf), il rejoint Sarkel puis Itil et trouve sur son chemin le fils du Khagan, Hezekiah, le rabbin khazar et Attex la Khatum. Un amour aventureux et sauvage naît entre la Khatum et le voyageur comme entre Sofer et sa belle rousse. Séparés par des chapitres au début du roman, les deux histoires ne font bientôt plus qu’une, les dialogues se mélangent, les noms, les villes, l’imagination se croisent. A plus de mille ans d’écarts, les deux chemins mènent à la grotte des Khazars, celle qui contient les secrets d’une civilisation disparue qui s’éteint sous les gisements de pétrole.



Avec talent Marek Halter construit un roman de 357 pages, bien mené, ni trop long ni trop court. Le livre depuis sa couverture nous fait voyager de Mâcon à Borjomi, en passant par Tmurtorokan, Londres, Sadoue, Bruxelles, Sarkel, Itil ou Quba en Azebaïdjan. Ici pas de grand débat sur l’origine khazare des Juifs ashkénazes lorsque leur royaume s’effondre, Le Vent des Khazars est simplement le roman d’une grande aventure. Dans un livre comme Le Fou et les Rois (Albin Michel, 1976), Marek Halter témoigne de sa naïveté dans le domaine politique, ici en littérature il en ironise et c’est même bien venu.



Un beau roman, une belle histoire, un bel écrit, une belle lecture, une grande aventure !




En savoir plus :


Yehouda Halevi (1080-1140), Sefer Ha Kuzari (Le livre du Khazar : Dialogue entre un roi Khazar et un sage juif), Cordoue, 1140


Arthur Koestler, La treizième tribu, Paris : Calmann-Lévy, 1976


Szyszman Simon, Les Khazars : problèmes et controverses, Paris : Extrait de la Revue de l’histoire des religions, 1957


D.M. Dunlop, The history of the Jewish Khazars, Princeton, 1954


JacquesSapir, Jacques Piatigorsky (dir), L’Empire khazar. VIIe-XIe siècle, l'énigme d'un peuple cavalier, Paris, Autrement, coll. Mémoires, 2005


Kevin Alan Brook, The Jews of Khazaria, 2e édition, Lanham, MD: Rowman and Littlefield, 2006.


Marc Ferro; Les Tabous de l'Histoire, Nil, Paris, 2002 (chapitre: Les Juifs: tous des sémites ?)


Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008

jeudi 8 octobre 2009

Bret Easton Ellis, Les lois de l’attraction

Bret Easton Ellis, Les lois de l’attraction, Paris : Domaine étranger 10/18, janvier 2008 (nouvelle édition), [1e édition en 1987], [1e édition en français, juin 1990], traduit de l’américain par Brice Matthieussent







C’est bien de l’Américain et non pas de l’Anglais qu’est traduit ce livre. Et bien que mon anglais ne soit pas mauvais, je ne suis pas sûr que j’y aurais compris grand-chose en le lisant dans sa langue d’origine. Car c’est une véritable langue de jeunes, que dis-je de « jeun’s », qu’on lit ici. La langue de jeunes universitaires d’un campus fictif d’art et de lettres du New Hampshire en 1985.

Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, Bret Easton Ellis est l’auteur de Moins que zéro et d’American psycho. La plupart de ces livres, voire tous, sont adaptés au cinéma. C’est un auteur au succès international, perçu comme l’auteur de chefs d’œuvre et un écrivain de génie de la littérature contemporaine. Il est né en 1964 à Los Angeles, ce qui signifie qu’il na que 23-24 ans à la sortie de son deuxième livre ici en question.

Il est jeune et écrit jeune. Ce livre et ses livres en général, déroutent. C’est, comme souvent, de l’Amérique dite conservatrice, que sort un auteur à l’écriture légère, décrivant une société permissive où le mode hippie — sexe, drogue et rock n’roll— est toujours autant à la mode. A la seule différence que le rock n’roll est remplacé par de la musique des années 80.

Disons-le, Les lois de l’attraction peut ne pas plaire à tout le monde. Il peut tout à fait choquer. Il choque. Il choque d’abord par son style, son écriture. C’est un langage jeune parlé. On n’y dit pas « qu’est-ce qui se passe » mais « keskiss passe » ou « kess que tu dis ». On appellerait cela aujourd’hui du langage texto. On ne dit pas « dit-il », mais « il dit ». On ne dit pas « faire l’amour » mais « baiser ». Et on y « baise » énormément.

Les amoureux de la belle littérature traditionnelle et du beau parler détesteront. Mais c’est là tout le débat. Car le livre a du ressort, sans aucun doute.

Les fans de la musique 80’s aimeront les références à REM, Phil Collins, Peter Gabriel, les Dire Straits, Huey Lewis and the news ou encore les Talking Heads. Je dirais même qu’il faut être un vrai spécialiste de la période aux Etats-Unis pour connaître tous les groupes, les chansons et les films qui y sont référés.

Ceux qui apprécieront ce livre, et peut-être tous ceux de Bret Easton Ellis, sont les lycéens et universitaires qui aiment la vie étudiante faite de débauche, de fête et de baise. Excusez du ton ! Et même ceux qui ne la pratiquent pas, qui n’en rêvent pas ou n’y pensent pas vraiment, souriront quand même. Même si l’auteur y va très fort en nous décrivant un campus où la tromperie sexuelle, la drogue (coke, extasie, shit, etc.) et les conneries sont absolument partout. Ils sont la règle.

Tous les jeunes qui n’aiment pas beaucoup lire, s’amuseraient sûrement avec un tel livre.

Car il y a quelques scènes assez tordantes qui leur rappelleraient peut-être des souvenirs.

Celle où Sean Bateman par exemple, l’un des trois personnages principaux, est interrogé par son professeur alors qu’il n’a rien suivi. Questionné sur le sens d’un paragraphe qu’il n’a évidemment pas lu, il cherche, tant bien que mal à se sortir de cette honte en baissant la tête sans rien dire, en se disant que, lassée, la prof finira bien par écouter la réponse de quelqu’un d’autre. Et puis, dans l’embarras, il dit exactement le contraire du sens du texte.

Celle où Paul, un homosexuel amoureux de Sean, lui-même bi-sexuel, dîne avec sa mère, Richard son ami d’enfance, et la mère de Richard. Et que Richard, lui aussi homosexuel, s’amuse à humilier les deux femmes en prononçant des insanités et que Paul, lui, se marre.

On s’amuse aussi à chaque fois que Sean, à court de réparti, lance un grand « rock n’roll » sans aucun sens.

On rit aussi lorsque Paul se met à courir en voyant Sean, sans comprendre lui-même pourquoi il court.

On sourit toute la scène où Sean (à son grand désespoir) suit Lauren dans une réunion de quelques personnes, qu’elle appelle « soirée » et où le snobisme règne, où celui qui n’a pas lu le dernier livre « in » est un plouc et où les débats sont on ne peut plus pédants.

On sourit face aux thèmes des soirées. La « soirée du prêt-à-baiser » par exemple que même le lecteur attend presque avec impatience, la soirée en toge, celle où Stuart se rend sans qu’il sache trop pourquoi en sous-vêtement et se lance devant tout le monde dans une petite danse complètement délirée en caleçon.

On sourit peut-être devant l’absurdité de certaines répliques un peu érotiques ou carrément pornographiques. On fait de même face à certaines rencontres, comme celle de ce Coréen étudiant en art qui ne peint que des « autoportraits de son pénis ».

On s’amuse, on sourit ou bien on est choqué face au vocabulaire employé, puisqu’ « on baise » à tout va, « se tire » des filles et des garçons, « on se pique », « on se came », et j’en passe … et on ne fait que ça !

On est encore sous le choc lorsque Lauren, la fille principale du roman, perd sa virginité dès le début du livre, complètement défoncée, avec ce première année, ou peut-être cet autre garçon, ou cet autre … bref elle ne sait plus qui car elle a trop bu et trop fumé, mais elle se souvient qu’ils étaient deux.

Voilà un peu le tableau des Lois de l’attraction.

American Pie à côté, c’est du gâteau !





Enfin Les lois de l’attraction c’est aussi un jeu littéraire. Dans la phraséologie, on l’a dit. Mais aussi dans la présentation. On suit les pensées et les dires de chaque personnage par son propre témoignage. C’est-à-dire que chacun est tour à tour narrateur. On a Sean sur une page, puis Paul sur deux pages, puis Lauren sur trois, puis encore Sean sur deux, puis Paul, puis peut-être Stuart, ou Mitchell, ou Eva, ou Judy, etc. L’auteur réalise même un coup littéraire, une prouesse, une blague peut-être, de l’art sans doute avec un peu d’ironie envers ses lecteurs et ses personnages, en laissant une page où Lauren … ne dit rien. C’est-à-dire qu’il est écrit, Lauren, puis rien. La page reste vide. Le livre commence d’ailleurs par un « et c’est une histoire » sans majuscule ni même sans début, et finit par « et elle », bref, sans réelle fin. C’est presque absurde ou existentialiste, sans aucun sens. C’est tout simplement une littérature contemporaine comme à l’image d’une société contemporaine totalement déstructurée.

Sean, Paul et Lauren sont les principaux personnages. Paul tombe amoureux de Sean qui se fiche de lui et le largue pour d’autres hommes et surtout d’autres femmes, dont Lauren, dont il devient accro, même s’il la trompe à deux reprises avec Judy, puis avec une suédoise, puis avec son ancienne copine hippie complètement délurée. Mais Lauren aime Victor, qu’elle trompe pourtant à tout bout de champ car il est parti en Europe où il ne se gêne pas aussi pour coucher. En Europe ou de retour à New York. Là où Sean, imite son père en sortie de famille, en couchant avec ses rencontres de bars.

Pour conclure Les lois de l’attraction est un livre déroutant, choquant, mais amusant, original, étrange parfois. On ne sait pas même quoi en penser de temps à autre. C’est peut-être aussi ce que provoque ce genre de littérature. Elle montre un monde fait de tous sens, et qui n’a plus de sens, et au final on n’en comprend plus le sens, s’il y a un sens. Enfin vous avez compris le sens de ce que je veux dire…