Ca y est, me voici diplômé. Master en poche. Peut-être mon parcours d’étudiant n’est-il pas achevé si je vais plus loin comme je le souhaite, mais il n’empêche qu’une période s’achève. Celle du Master, celle du bac+5, celle de la formation traditionnelle. Celle de l’étudiant qui a tout à apprendre, tout à découvrir, tout à gravir.
Et que n’ai-je pas découvert depuis mon collège de banlieue où la tradition voulait qu’on ne finisse jamais une année sans avoir agressé un professeur ; et où la dernière année, des racailles du collège — non contents d’être moins réputés que leur grands frères en matière de délinquance — avaient tenté de mettre le feu au collège. On avait révisé le brevet tous seuls à cause de ces énergumènes à qui on offre des MJC et que la gauche bobo prend pour des victimes.
Que n’ai-je pas parcouru encore depuis mon lycée, bien mieux réputé, où j’avais appris à connaître les banlieues bourgeoises — et de droite — de mon département. Avec leurs qualités et leurs défauts. Un lycée où l’on trouvait étrange de trouver une majorité de « Céfrans », de blancs ; nous qui sortions d’un collège et d’une ville voisine où les « minorités visibles » auxquelles nous appartenions étaient majoritaires … et de loin.
Que n’ai-je parcouru depuis mon entrée sur dossier dans une grande université parisienne, grande par l’histoire, par la réputation, par ses professeurs, mais pas forcément par son système et ses étudiants. C’est là-bas que j’avais vécu mon post-11 septembre : les discussions sur Ben Laden, le terrorisme, les poubelles fermées à cause d’un barbu perdu en Afghanistan, la famille Bush, le tiers-monde, le conflit israélo-arabe, et plus simplement les coutumes (à mon sens assez bourgeoises) du café l’après-midi. C’est là aussi que j’avais découvert qu’il n’y avait pas qu’en banlieue qu’on n’aimait pas les Américains, qu’il n’y avait pas qu’en banlieue qu’on détestait Israël et qu’on l’accusait assez étrangement de tous les maux de la terre. A vrai dire en banlieue, ces choses-là, on n’en parlait pas. En banlieue certains étaient appelés « le Juif » ou « le blanc », les insultes étaient courantes, mais jusqu’à la terminale, on ne parlait pas de politique, et on n’y connaissait rien.
Evidemment ce fut différent au sein de la vague trotskiste et gauchiste ultra-politisée du treizième arrondissement. C’est là-bas que je découvrais les petits journaux toujours férocement marxistes, altermondialistes et tiers-mondistes. Là-bas que je découvrais les piquets de grève, les punks venus de province pour les grandes occasions et les rebelles du quatorzième arrondissement. Ceux qui prétendaient parler au nom des pauvres et des discriminés mais qui nous empêchaient d’aller en cours parce qu’ils bloquaient l’entrée de la fac, peu soucieux de l’heure et demie que nous, banlieusards et plus pauvres qu’eux, avions fait pour y venir. Et c’était comme ça chaque année. Combien d’heures avais-je passées à attendre ? Combien de fois étais-je resté dans leurs « AG », faites pour eux, par eux et comme ils le veulent, pour ce qu’ils veulent, pendant des heures. Eux qui, semble-t-il, se souciaient peu d’aller en cours, et de rendre leurs devoirs à l’heure. Mais c’était pour nous, paraît-il, qu’ils le faisaient. Pourtant moi je n’avais pas leurs relations, je n’avais pas leurs parents et je n’avais pas leur capital, ni économique, ni culturel. Tout ce qui comptait donc pour moi, c’était mes notes : le seul moyen de me démarquer, le seul moyen de progresser, de me faire ma place, et de monter dans l’échelle sociale.
Qu’elle ne fut donc pas ma joie de réussir à chaque fois mon entrée dans des filières sélectives. Les seules qui donnaient un peu d’espoir, surtout dans les sciences sociales et humaines. Jusqu’à Sciences Po.
Sciences Po, une école un peu différente, c’est vrai. Mi-école, mi-université comparée au système français. Une école où j’appris à connaître les professeurs personnellement, à parfois même faire des soirées chez certains d’entre eux. Une école où je découvrais du « beau monde ». Que ce soit aux tribunes des amphithéâtres, aux forums et colloques, ou sur les bancs, plein de fils de. Non seulement fils de vieux noms nobles, mais aussi et peut-être surtout fils de personnalités, politiciens, universitaires et intellectuels qui composent notre société française. Française oui, mais pas seulement. Une école où je rencontrais, et entendais, beaucoup d’étrangers et pas mal de langues étrangères. Une école où passent quelques stars et où on peut aussi faire des rencontres. En somme une école à réseaux. Ces réseaux que l’on exalte tant aujourd’hui. Bref une école avec ses qualités, et aussi ses défauts.
Politiquement pourtant, le changement n’était pas si radical, très relatif en fait. Certes l’extrême gauche était moins implantée qu’ailleurs, certes on osait moins à Sciences Po, débarquer un matin à 7h00 pour prendre la faculté d’assaut comme ça se fait ailleurs. Certes il existait aussi un UMP Sciences Po et un UDF Sciences Po et l’UNI — bien que discret — avait tout de même droit de cité. Mais enfin, comme ailleurs, l’UNEF restait majoritaire, comme ailleurs nous eûmes droit aux « AG » contre le CPE, comme ailleurs nous eûmes des heures de cours qui sautèrent. Mais moins qu’ailleurs c’est vrai, et souvent rattrapées.
A Sciences Po on touchait l’élite en son sens mélioratif, mais aussi l’élite de l’hypocrisie de la gauche bobo. En apparence presque tout le monde y est à peu près sympa. Être sympa, cette qualité si importante qui pourtant cache bien d’autres défauts. Car à Sciences Po on ne compte plus ceux qui ont manifesté contre le CPE et la « précarisation » du monde du travail mais qui sont partis en stages à New York ou ont passé une année plaisante — et qui leur a plu — à Montréal ou à Londres, au cœur du capitalisme libéral. On ne compte plus ceux qui y retourneront pour y travailler, mais dont les idées sur le libéralisme, comme le vote en fonction d’ailleurs, ne changeront pas. On ne compte plus les "droits de l’hommistes" qui intègrent des branches de l’O.N.U. ou de l’U.N.E.S.C.O. et qui disent vouloir lutter pour les droits de l’homme dans le monde et faire de l’humanitaire, mais qui passent leurs vacances en Syrie ou en Chine, pays des droits de l’homme. On ne compte plus ceux qui développent les mêmes théories gauchisantes et conservatrices qu’ailleurs, même si peut-être ceux-ci peuvent le faire avec plus d’exemples, et souvent dans plusieurs langues. Et on ne compte plus les anciens rebelles et contestataires qui finissent par préparer les concours administratifs : pour l’ENA, Bruxelles ou autres.
Il est vrai toutefois qu’on y trouve de meilleurs institutions qu’ailleurs, même si là aussi, personne ne rend ses devoirs à l’heure. Il est vrai qu’on y trouve aussi des gens incontestablement intelligents et doués, même si ça n’est pas toujours à bon escient. Et enfin il est vrai qu’on y dispose d’un peu plus de moyens, même s’il existe aussi un esprit assez sectaire (quelle idée par exemple de n’organiser un Gala que pour les Sciences Po, sans externe aucun, faut-il rencontrer son conjoint à Sciences Po et y fonder toute sa famille comme l’a fait notre ancien président de la République ?).
Ainsi, pour finir — même s’il resterait beaucoup à dire — on retiendra comme défauts un certain snobisme, des mœurs comme intellectuel, une hypocrisie croissante avec le niveau de richesse et de relations, et un conservatisme estudiantin qui dépasse largement le cadre de cette école-université. Mais sans doute serait-il trop sévère de ne pas souligner que ces défauts ne lui sont pas propres et qu’ils émanent bien plus souvent de la structure étudiante, inhérente à l’époque, qu’à la direction.
Si j’y ai donc été un marginal, peut-être était-ce de ma faute !
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