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mardi 23 mai 2006

La Politique de l'impuissance, de Jean Paul Fitoussi

Je rends compte aujourd'hui de la lecture d'un livre de Jean-Paul Fitoussi, La politique de l'impuissance. Entretien avec Jean-claude Guillebaud, Paris : Arléa, janvier 2005. Professeur d'économie à Sciences Po, Jean-Paul Fitoussi est l'un des économistes français et européens les plus renommés. Partisan d'une Europe politique fédérale, si j'ai bien compris ses propos, il s'est néanmoins opposé au traité de constitution européenne rejeté le 29 mai 2005, au motif principal que la partie trois, la partie économique, fixait des politiques économiques qui relevaient de politique conjoncturelle - non des valeurs et des institutions - et par conséquent devaient se soumettre à chaque occasion au débat démocratique ouvert.


A vrai dire, j'avais également été sensible à cet argument. A la fin de l'ouvrage en question, Fitoussi revient sur cette question - qui n'avait pas encore été votée. L'ouvrage traite principalement de politique économique, que je me vois dans l'incompétence de critiquer, je laisse le débat aux spécialistes de la matière. Néanmoins, j'ai souhaité rendre compte de cet ouvrage pour mentionner quelques points.


D'abord, Fitoussi est un inconditionnel de la démocratie et de la lutte contre la "pensée unique" et le dogmatisme, au profit de politiques pragmatiques et humaines, en cela, il a sa place sur lumieresdumonde. Par ailleurs, il cherche à se détacher de la fatalité : l'économie de marché est un fait : les socialistes des années 70 se sont trompés en pensant pouvoir l'abattre pour que la politique dirige l'économie; à l'inverse, il s'oppose aujourd'hui à la toute puissance de l'économie sur la politique. Il prône pour le mélange des deux, en somme une démocratie qui se fasse dans l'économie de marché et un marché qui s'accompagne de démocratie. Dans l'ensemble, je crois que Fitoussi s'apparente à un social-démocrate. Le message libéral de lumieresdumonde ne doit pas tromper. Je rappelle que le libéralisme politique, avant tout, s'apparente à la démocratie. Le libéralisme économique, ensuite, est diverse. Karl Popper a pu être proche et admiré par les partis sociaux-démocrates d'Europe; John Rawls, lui aussi a manifesté l'attachement qui le liait au social; Hayek, lui-même, reconnaissait la nécessité d'un minimum de formes sociales assurées par l'Etat ou l'autorité gouvernante, quelle qu'elle soit. Je crois aussi que la politique à sa place à l'intérieur de l'économie de marché et que l'économie de marché s'accompagne de démocratie. Fitoussi se fait d'ailleurs un inconditionnel défenseur des démocraties du monde - sur ce point, lire la discussion que j'ai eu avec Marc Hartelles dans "vigilance" . Tout ensuite, est une question de degré, je montrais d'ailleurs dans l'article sur les assemblées dites générales dans "la BAG, la brigade anti-gauchiste" comment Fitoussi faisait beaucoup plus preuve que d'autres de pragmatisme. Ce dernier renonce aussi avec brio à partir de la page 100, les contradictions, le manque de sens et les dérives du mouvement alter-mondialiste. En cela, il ne cède pas à la "tentation gauchiste" qui fait l'objet d'une si grande dénonciation sur ce blog.


Je finirai sur un point qui a relevé mon attention: les Etats-Unis d'Europe, c'est-à-dire l'Europe fédérale. Je note tout à fait l'argumentation économique d'un tel devenir. Au moins alors l'Europe saurait à quoi s'en tenir, sans être comme elle le reste depuis ses débuts et telle que la qualifiait Jacques Delors "un objet politique non identifié". Néanmoins, comme le souligne Fitoussi, critiquer l'Europe telle qu'elle se fait ne signifie pas être "anti-Europe" mais au contraire œuvrer à son amélioration. Ainsi je m'interroge sur la capacité de l'Europe à être fédérale. En matière politique, faut-il encore que les différents Etats-nations se mettent d'accords, avec un risque de perte de souveraineté qui ne devrait pas être négligé, loin de là, et qui explique, face à l'incertitude, que personne encore n'ait franchie réellement le cap. Mais surtout, la limite à l'Europe fédérale n'est-elle pas culturelle? Rappelons que les nations elles-mêmes ne se sont pas construites du jour au lendemain, rappelons aussi que les Etats-Unis, modèle d'Etat fédéral, ont dû affronter la guerre la plus meurtrière de leur histoire pour voir leur Etat fédéral naître, et que dire de l'Allemagne par exemple. L'Europe n'a pas une culture commune mais une identité commune, dit-on ! Qu'est-ce que cette identité? L'Europe n'a-t-elle pas plutôt des sous-cultures communes ( telles que l'héritage judéo-chrétien, le mode de vie du quotidien ou des comportements particuliers à définir) sans avoir de culture commune? Bref, la seule question que je pose est : l'Europe est-elle prête pour de tels bouleversements? Etre pragmatique, à tous les niveaux, signifie aussi ne pas brûler les étapes. En tant qu'historien, je garde en mémoire les leçons de notre histoire d'une révolution radicale et d'un discours libéral au XIXe siècle qui tente d'apaiser les passions et de faire progresser la France et l'Europe sans trop brusquer les sensibilités. Sans entrer dans les détails, je vous renvoie au cheminement de ma pensée dans les autres articles. Ne pas tomber dans le dogmatisme peut-être aussi deux choses : premièrement réaliser que l'objectif doit se faire dans le long terme, et donc ne pas chercher à tout précipiter, deuxièmement comprendre que la solution proposée n'est jamais unique et éternelle et donc pouvoir prévoir des changements dans le temps. Un exemple pour finir : on peut saluer la politique keynésienne de l'après-guerre, il est dommage en revanche de n'avoir pas vu ses défauts à long terme plus tôt. De la même manière, il ne faudrait pas croire à un dogmatisme libéral éternel, mon libéralisme, c'est un libéralisme pragmatique adapté au moment et à une situation donnée. Pour la situation économique de la France, je pense qu'il est illusoire de penser pouvoir mettre en place un système anglo-saxon dit "libéral-libéral" mais peut-être peut-on s'inspirer du modèle libéral-social scandinave, faire accepter sa logique et ensuite l'adapter à notre situation particulière.


Gad.

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