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mardi 23 mai 2006

La Politique de l'impuissance, de Jean Paul Fitoussi

Je rends compte aujourd'hui de la lecture d'un livre de Jean-Paul Fitoussi, La politique de l'impuissance. Entretien avec Jean-claude Guillebaud, Paris : Arléa, janvier 2005. Professeur d'économie à Sciences Po, Jean-Paul Fitoussi est l'un des économistes français et européens les plus renommés. Partisan d'une Europe politique fédérale, si j'ai bien compris ses propos, il s'est néanmoins opposé au traité de constitution européenne rejeté le 29 mai 2005, au motif principal que la partie trois, la partie économique, fixait des politiques économiques qui relevaient de politique conjoncturelle - non des valeurs et des institutions - et par conséquent devaient se soumettre à chaque occasion au débat démocratique ouvert.


A vrai dire, j'avais également été sensible à cet argument. A la fin de l'ouvrage en question, Fitoussi revient sur cette question - qui n'avait pas encore été votée. L'ouvrage traite principalement de politique économique, que je me vois dans l'incompétence de critiquer, je laisse le débat aux spécialistes de la matière. Néanmoins, j'ai souhaité rendre compte de cet ouvrage pour mentionner quelques points.


D'abord, Fitoussi est un inconditionnel de la démocratie et de la lutte contre la "pensée unique" et le dogmatisme, au profit de politiques pragmatiques et humaines, en cela, il a sa place sur lumieresdumonde. Par ailleurs, il cherche à se détacher de la fatalité : l'économie de marché est un fait : les socialistes des années 70 se sont trompés en pensant pouvoir l'abattre pour que la politique dirige l'économie; à l'inverse, il s'oppose aujourd'hui à la toute puissance de l'économie sur la politique. Il prône pour le mélange des deux, en somme une démocratie qui se fasse dans l'économie de marché et un marché qui s'accompagne de démocratie. Dans l'ensemble, je crois que Fitoussi s'apparente à un social-démocrate. Le message libéral de lumieresdumonde ne doit pas tromper. Je rappelle que le libéralisme politique, avant tout, s'apparente à la démocratie. Le libéralisme économique, ensuite, est diverse. Karl Popper a pu être proche et admiré par les partis sociaux-démocrates d'Europe; John Rawls, lui aussi a manifesté l'attachement qui le liait au social; Hayek, lui-même, reconnaissait la nécessité d'un minimum de formes sociales assurées par l'Etat ou l'autorité gouvernante, quelle qu'elle soit. Je crois aussi que la politique à sa place à l'intérieur de l'économie de marché et que l'économie de marché s'accompagne de démocratie. Fitoussi se fait d'ailleurs un inconditionnel défenseur des démocraties du monde - sur ce point, lire la discussion que j'ai eu avec Marc Hartelles dans "vigilance" . Tout ensuite, est une question de degré, je montrais d'ailleurs dans l'article sur les assemblées dites générales dans "la BAG, la brigade anti-gauchiste" comment Fitoussi faisait beaucoup plus preuve que d'autres de pragmatisme. Ce dernier renonce aussi avec brio à partir de la page 100, les contradictions, le manque de sens et les dérives du mouvement alter-mondialiste. En cela, il ne cède pas à la "tentation gauchiste" qui fait l'objet d'une si grande dénonciation sur ce blog.


Je finirai sur un point qui a relevé mon attention: les Etats-Unis d'Europe, c'est-à-dire l'Europe fédérale. Je note tout à fait l'argumentation économique d'un tel devenir. Au moins alors l'Europe saurait à quoi s'en tenir, sans être comme elle le reste depuis ses débuts et telle que la qualifiait Jacques Delors "un objet politique non identifié". Néanmoins, comme le souligne Fitoussi, critiquer l'Europe telle qu'elle se fait ne signifie pas être "anti-Europe" mais au contraire œuvrer à son amélioration. Ainsi je m'interroge sur la capacité de l'Europe à être fédérale. En matière politique, faut-il encore que les différents Etats-nations se mettent d'accords, avec un risque de perte de souveraineté qui ne devrait pas être négligé, loin de là, et qui explique, face à l'incertitude, que personne encore n'ait franchie réellement le cap. Mais surtout, la limite à l'Europe fédérale n'est-elle pas culturelle? Rappelons que les nations elles-mêmes ne se sont pas construites du jour au lendemain, rappelons aussi que les Etats-Unis, modèle d'Etat fédéral, ont dû affronter la guerre la plus meurtrière de leur histoire pour voir leur Etat fédéral naître, et que dire de l'Allemagne par exemple. L'Europe n'a pas une culture commune mais une identité commune, dit-on ! Qu'est-ce que cette identité? L'Europe n'a-t-elle pas plutôt des sous-cultures communes ( telles que l'héritage judéo-chrétien, le mode de vie du quotidien ou des comportements particuliers à définir) sans avoir de culture commune? Bref, la seule question que je pose est : l'Europe est-elle prête pour de tels bouleversements? Etre pragmatique, à tous les niveaux, signifie aussi ne pas brûler les étapes. En tant qu'historien, je garde en mémoire les leçons de notre histoire d'une révolution radicale et d'un discours libéral au XIXe siècle qui tente d'apaiser les passions et de faire progresser la France et l'Europe sans trop brusquer les sensibilités. Sans entrer dans les détails, je vous renvoie au cheminement de ma pensée dans les autres articles. Ne pas tomber dans le dogmatisme peut-être aussi deux choses : premièrement réaliser que l'objectif doit se faire dans le long terme, et donc ne pas chercher à tout précipiter, deuxièmement comprendre que la solution proposée n'est jamais unique et éternelle et donc pouvoir prévoir des changements dans le temps. Un exemple pour finir : on peut saluer la politique keynésienne de l'après-guerre, il est dommage en revanche de n'avoir pas vu ses défauts à long terme plus tôt. De la même manière, il ne faudrait pas croire à un dogmatisme libéral éternel, mon libéralisme, c'est un libéralisme pragmatique adapté au moment et à une situation donnée. Pour la situation économique de la France, je pense qu'il est illusoire de penser pouvoir mettre en place un système anglo-saxon dit "libéral-libéral" mais peut-être peut-on s'inspirer du modèle libéral-social scandinave, faire accepter sa logique et ensuite l'adapter à notre situation particulière.


Gad.

lundi 22 mai 2006

La Guerre des deux France de Jacques Marseillle

J'invite tous les français déprimés, tous les français privilégiés et tous les français syndiqués à lire l'ouvrage de Jacques Marseille -célèbre historien de l'économie enseignant à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne - La guerre des deux France. Celle qui avance et celle qui freine, Paris : Plon, 2004.


Voici un livre d'économie abordable pour tous, fort intéressant. Tour à tour, Jacques Marseille nous montre de combien est-on plus riche aujourd'hui qu'hier, combien le fonctionnement de nos entreprises nous rapporte et combien la mondialisation nous est bénéfique. Il montre, chiffres à l'appui, que le mal-aise français est bien plus dû à une mentalité, et à l'affrontement de deux camps - ceux qui travaillent et qu'on entend pas et ceux qui se plaignent toujours, chefs du "NON" à tout - plutôt qu'à une mondialisation, à une commercialisation ou à une libéralisation de notre pays, phénomène pourtant si décriés partout. Jacques Marseille, remet, avec brio, tous les préjugés à leur place.


Une critique peut-être : il est dommage, à certains moment que l'analyse en reste à l'économique - par exemple concernant l'échec scolaire de certains immigrés. A cet égard, étant moi-même fils d'immigré, je sais quelles différences on peut opérer entre ces immigrés, et je sais -aussi- que les statistiques françaises ne le permettent pas car les informations concernant la religion, l'ethnie, la culture, le mode de vie sont interdites.


Le moment le plus pertinent, à mon sens, de ce livre, est la dénonciation de la non-représentativité des syndicats français. Surtout implantés dans le public, minoritaires tout le temps, dispersés souvent, ceux-ci agissent par la grève et des contestations radicales d'un système qu'ils refusent par idéologie. M'étant prononcé maintes fois ici, sur le besoin de plus forte représentativité en France à tous les échelons - dans l'article sur Le Chapelier notamment - l'analyse de Jacques Marseille m'a beaucoup plu. Notez d'ailleurs qu'il reprend -tout comme moi ( ou bien est-ce moi qui le reprend sans en avoir eu connaissance avant ) - l'analyse de la loi Le Chapelier de 1791,(Réflexions sur le texte d'intervention politique de Le Chapelier.) radicale, interdisant les corporations et créant l'histoire difficile en France de nos corps intermédiares. Raymond Aron et Michel Crozier, déjà, en leur temps, avaient souligné la nécessité de réformes sur ce point. Je constate que 40 ans n'y ont toujours rien fait, ou presque.


J'ivite donc Jacques Marseille, comme tous mes lecteurs, à relayer mes propos.


Gad.

mardi 16 mai 2006

La France qui Tombe de Nicolas Baverez

Dans l'article "Sarkozy et le CPE."


je comparais les méthodes utilisées par les contestataires-bloqueurs anti-CPE à des méthodes fascistes, "fasciste" étant entendu dans son sens commun, la loi de la force. Une lectrice avait proposée l'utilisation du mot "totalitaire" pour désigner les gauchistes, se livrant à ce type de comportement. Je répondais par la négative, pour le moment, faute d'organisation et de structuration totalitaire de la nébuleuse gauchiste. Pour plus de détails, voire les commentaires à l'article "Sarkozy et le CPE" .


Il n'empêche qu'on pourrait parler de logique totalitaire, de tendance totalitaire, ou d'expression totalitaire à venir, si la nébuleuse gauchiste voyait jour dans un cadre de pouvoir. Le gauchisme politique classique, à travers son projet utopique contient bien le totalitarisme en son sein, le rêve de Ernesto Che Gevara lui-même par exemple, la "révolution permanente", est d'essence totalitaire. Mais laissons les débats de doctrine philosophique en son sein.


Le fait est d'estimer qu'il y a dans le mouvement de l'ultra gauche française, un caractère totalitaire en herbe, qui s'exprime souvent par la force, et curieusement rallie à lui, une grande partie de la gauche: la gauche populaire d'abord, la gauche d'élite ensuite, au moins dans les propos. Cela, je ne suis pas le seul à le constater,heureusement. Je voulais donc dans ce sens vous soumettre une citation du livre de Nicolas Baverez, La France qui tombe, essai apprécié d'un historien et économiste connu des plateaux de télévision. Le livre, très court et facile à lire, est intéressant et souvent pertinent, même si j'aurais bien quelques points de détails à contester, notamment concernant la politique internationale de la France. La citation parle d'elle-même et est tout à fait illustratrice de quelques idées défendues sur ce blog.


Désignant les mouvements protestataires et radicaux de gauche, il écrit : "L'appel systématique à l'Etat, non tant pour servir de médiateur ou d'arbitre que pour intervenir comme une poche profonde, sommée de mobiliser les fonds publics au service des intérets catégoriels et corporatistes. Ainsi ces mouvements, en installant dans les esprits et les moeurs le fait que tout est possible et que tout est permis, bandent-ils en France les ressorts classiques du totalitairsme tel que le définit Hannah Arendt."


Lumieresdumonde reconnaît bien là la culture politique politique française fondée sur l'Etat et se référant toujours à lui, écartant ainsi toute initiative privée, nous reconnaissons encore le sectarisme de gauche ainsi que l'idéologie libertaire post-soixuitarde, d'inspiration anarchique et de portée totalitaire.


Gad.

mercredi 10 mai 2006

Jean François Revel : un combat pour la Démocratie


Dans la nuit du samedi 29 avril au 30 avril est malheureusement décédé un combattant pour la liberté: résistant pendant la deuxième guerre mondiale, universitaire, philosophe, journaliste, socialiste puis libéral, Jean-François Revel était un grand. Lumieresdumonde se devait de lui rendre hommage.




Auteur de nombreux ouvrages, Jean-François Revel, de son vrai nom Jean-François Ricard, se démarque très tôt du socialisme marxiste de l'époque lorsqu'il publie Ni Marx ni Jésus en 1972[1]. Fin connaisseur des Etats-Unis où il y a passé plusieurs années, anglophone ainsi qu'hispanophone, ayant également vécu au Mexique, Jean-François Revel y analyse les capacités révolutionnaires de l'Amérique des années 60. L'Amérique des Kennedy, des hippies, des Black Panthers ou des terroristes gauchistes, les Weathermen. JF Revel affirme haut et fort, que si Révolution il peut y avoir - sans toutefois être garantie -, elle ne viendra ni d'Europe, ni du Tiers-monde, ni encore moins des Etats dits « socialistes », mais bien des Etats-Unis. Un pays où la contestation et la libre expression ont pignon sur rue, le seul à disposer d'une avance démocratique, économique, technologique et culturelle suffisante pour entraîner le monde dans une nouvelle Révolution mondiale, du moins vers le Haut. Lire ce livre plus de 30 ans plus tard a de quoi dérouter. On découvre d'abord des aspects internes de la société américaine qui nous sont très peu connus en Europe, des grands procès, des grands groupes, des grandes lois et des grands mouvements. On réalise aussi l'élan qu'ont constitué les mouvements contestataires américains du type hyppie pour les mouvements qui leur ont succédé un peu partout en 1968. On comprend aussi leur différence. JF Revel insiste par exemple sur le sens de Révolution en montrant que la contestation en Amérique, même si certains mouvements peuvent paraître aussi utopistes et juvéniles qu'en Europe, n'a pas les yeux fixés sur un passé idéalisé (la Commune de Paris, la Révolution russe de 1917) mais s'inscrit au contraire dans un contre modèle qui vise le futur et qui répond à des problèmes concrets dans le présent[2]. JF Revel touche aussi au phénomène de l'anti-américanisme et démontre à quel point au lieu de se livrer à une critique légitime et raisonnée de telle ou telle politique, l'anti-américanisme non seulement se sert de l'Amérique comme bouc émissaire et échappatoire mais surtout fait preuve de totale contradiction en reprochant à la fois tout et son contraire. L'exercice qui nous parut alors intéressant fut de comparer Ni Marx ni Jésus où l'anti-américanisme fait l'objet d'un chapitre, à L'obsession anti-américaine, qui date lui d'août 2002[3]. Les similitudes en sont parfois frappantes. A exactement 30 ans d'écart, Revel constate que la fin de la guerre froide et le devenir des Etats-Unis comme seule hyper-puissance, n'ont fait qu'empirer l'hostilité qu'ont nombre d'Européens, et de Français, pour le pays de l'Oncle Sam. Il serait exagéré de dire pour autant qu'en 2002 JF Revel se rapproche des thèses néo-conservatrices, mais il ridiculise tout simplement les critiques injustifiées et systématiques qui lui sont attribuées.


Aussi, bien qu'abordant tous deux la question des Etats-Unis, un fossé sépare parfois les deux livres, écrits par un même homme. Non parce que l'homme aurait fait preuve d'un total revirement - sans toutefois être buté il évolue de façon logique et avec son temps et souvent en avance -, mais parce que le monde, en 30 ans, a considérablement changé. On comprend pourquoi il est parfois si amusant d'entendre certains dénoncer un conservatisme étatique et sociétal comme si nous étions encore dans les années 70. Par exemple, dans Ni Marx ni Jésus, l'auteur souligne la naissance de mouvements pour la libération de la femme aux Etats-Unis, l'affirmation aussi de la sexualité comme de l'homosexualité ou encore la capacité de la démocratie américaine à contester son propre « impérialisme » de l'intérieur, prenant pour exemple l'opposition à la guerre du Vietnam par les Américains eux-mêmes. L'auteur note alors l'écart qui existe entre cette Amérique et une Europe et une France, à l'inverse, encore largement conservatrices. Mais c'était au temps de Pompidou, ni Giscard ni Mitterrand ni les grandes transformations des années 70 et 80 n'étaient encore intervenues. Une chose est sûre alors, les Etats-Unis avaient bien pris 10 ans d'avance sur l'Europe. Mais depuis le ton a changé dans la vieille Europe. Si la France pêchait dans les années 60 par trop de conservatisme, elle a plutôt pêché ensuite par trop d'excès et de renversement des mœurs et des conceptions. Si bien que les critiques énumérées dans L'obsession anti-américaine sont d'un tout autre ton. En 1972, il se félicite de la vague démocratique de contestation d'une guerre patriotique, en 2002 au contraire, il fustige le pacifisme béat et simpliste qui au sujet de la guerre en Afghanistan, aux Etats-Unis mêmes et en Europe, le dimanche 14 octobre 2001, brandit des bannières où l'on pouvait lire « Non au terrorisme, non à la guerre » ; et il ajoute « ce qui est à peu près aussi intelligent que de crier : « Non à la maladie, non à la Médecine » »[4] puisque la guerre n'avait pour autre but que de mettre fin au terrorisme. Autre exemple, celui de la sexualité. Le Mouvement de libération de la femme a fait de nombreux adeptes en France dans les années 70 et on peut légitimement apprécier l'égalisation des statuts, même si elle n'est pas toujours parfaite. En revanche aujourd'hui les débats se situent souvent ailleurs et il est légitime à présent de critiquer le mélange des sexes qui eut peut être trop tendance à nier toute différence entre les deux sexes. De même avec l'homosexualité. Si je ne me trompe, l'homosexualité n'est dépénalisée en France qu'en 1982, c'est bien tard et bien choquant. Mais la dépénalisation et l'officialisation sont deux choses différentes. C'est un autre débat alors que de discuter du mariage homosexuel ou de l'adoption par des couples homosexuels. Les positions dans L'obsession anti-américaine peuvent ainsi paraître plus conservatrices et plus défensives. Mais non pas par vieillesse d'un auteur qui aurait passé sa vie à se déplacer petit à petit plus à droite comme on pourrait le penser, mais parce que les visées révolutionnaires et réformistes des années 60 et 70 ont été bien souvent, en Europe et en France en tout cas, détournées en permissivité et libertarisme gauchiste qui ne prennent que très peu en compte les réalités, nécessités et menaces présentes ou futur. Et on retrouve bien là la critique de Revel qui leur reproche de ne regarder que vers des courts moments du passé perçus (souvent à tort) comme idylliques.


Loin d'être un conservateur de droite comme l'accuserait ses détracteurs, Jean-François Revel s'est aussi démarqué de la gauche politique française par sa critique du communisme et du « stalinisme élargi », expression qu'il consacre dans La Tentation totalitaire, autre livre majeur[5]. Non seulement il y fustige le totalitarisme soviétique et communiste à travers le monde, ainsi que le « centralisme démocratique » c'est-à-dire l'absence de démocratie à l'intérieur du vieux Parti communiste français (dont il ne reste plus grand-chose aujourd'hui), mais aussi la façon qu'ont eu alors les communistes de réussir à s'ériger en victimes et de maintenir une pression idéologique sur toute la gauche socialiste. Là encore 20 ans plus tard, le phénomène reste d'actualité. Les acteurs ont simplement un peu changé. La gauche socialiste n'est plus alors dépendante du PCF, dont il ne reste plus grand-chose, mais de l'extrême et ultra-gauche trotskiste qui se paie encore le luxe d'être anti-capitaliste. JF Revel essaie en fait à travers ses livres de remettre à jour le vrai sens de socialisme, signifiant plus de valeurs et d'avantages sociaux pour tous. Mais s'il annonce que le communisme ne mènera pas au socialisme, et si les socialistes français n'en sont pas les porteurs non plus, l'auteur s'engage pour un capitalisme social, en soutenant Jean-Jacques Servan Schreiber, son Manifeste radical[6] et son Défi américain[7], et progressivement pour ce qu'on appellerait plutôt aujourd'hui un libéralisme social.


Polémiste, intellectuel, écrivain, journaliste, mondialiste et européen, Jean-François Revel est un homme dont les idées et les combats illustrent l'engagement de lumieresdumonde. C'est pourquoi nous tenions à lui rendre hommage.








[1] Jean-François Revel, Ni Marx ni Jésus, Paris : Robert Laffont, 1972


[2] La critique reste tout à fait d'actualité. En mars 2006 par exemple, les mouvements lycéens et étudiants en France contre le CPE n'avaient en réalité aucun contre-modèle de futur, mais restaient fixés sur Mai 68 comme modèle de contestation. On pourrait citer des centaines d'exemples vécus de comportements juvéniles de ceux qui veulent « leur » révolution.


[3] Jean-François Revel, L'obsession anti-américaine. Son fonctionnement, ses causes, ses inconséquences, Paris : Plon, 2002


[4] L'obsession anti-américaine, page 109


[5] Jean-François Revel, La Tentation totalitaire, Paris : Robert Laffont, 1976


[6] Jean-Jacques Servan-Schreiber, Le Manifeste radical, Paris : Le livre de poche, 1970


[7] Jean-Jacques Servan-Schreiber, Le Défi américain, Paris : Denoël, 1967







Jean-François REVEL (1924-2006)




Historique



Jean-François Revel, 1924,Marseille - 2006, Kremlin-Bicêtre,Val de Marne) naît dans une famille d'origine franc-comtoise. Après des études en classes préparatoires au Lycée du Parc à Lyon, il intègre l'Ecole normale supérieure en 1943. Pendant la Seconde guerre mondiale il s'engage dans la Résistance à Paris sous les ordres d'Auguste Anglès. Une fois diplômé de l'ENS de la rue d'Ulm et agrégé de philosophie, il enseigne en Algérie (encore département français), à l'étranger (au Mexique et en Italie), puis en France, à Lille, jusqu'en 1963. Il se marie une première fois avec Yahne Le toumelin (peintre française) dont il aura un fils et une fille :Mathieu Ricard, moine bouddhiste, écrivain, proche du Dalaï lama, et Eve Ricard, écrivain.


Il se consacre ensuite à sa carrière de journaliste et d'écrivain. En 1967, il épouse en secondes noces la journaliste Claude Sarraute, fille de l'écrivain Nathalie Sarraute. Pamphlétaire et essayiste, il collabore à France-Observateur, puis devient à la fin des années 70 directeur de L'Express. Il a collaboré également comme éditorialiste à des stations de radio : Europe 1 (1989-1992), RTL (1995-1998). À partir de 1982, il est chroniqueur dans le journal Le Point. Socialiste jusqu'en 1970, il rompt en publiant son premier essai politique à grand succès, Ni Marx ni Jésus, qui sera traduit dans plus de 20 langues. En 1976, il publie La Tentation totalitaire, puis un an plus tard La Nouvelle Censure.


En plus de la politique et la philosophie (sujet de son premier essai, Pourquoi des philosophes et de son Histoire de la philosophie occidentale. De Thalès à Kant), Jean-François Revel a aussi écrit sur la littérature (Sur Proust, 1960 et 1997), l'histoire de l'art (L'Œil et la connaissance, 1998) et la gastronomie (Un festin en paroles, 1985).


Il est élu le 19 juin 1997 à l'Académie française au 24e fauteuil. La même année, il publie ses mémoires sous le titre Le Voleur dans la maison vide ainsi que Le Moine et le Philosophe, un dialogue avec son fils Matthieu Ricard, tiré à 350,000 exemplaires en France et traduit en 21 langues.


Jean-François Revel décède le 30 avril 2006 et est enterré le 5 mai au cimetière du Montparnasse (10e division).



On lui doit la théorisation en 1979 du droit d'ingérence.


Il fut un contributeur régulier de la revue Commentaire fondée par Raymond Aron et Jean-Claude Casanova en 1978. Dans les milieux intellectuels, Jean-François Revel a été l'un des principaux critiques français du marxisme, dont le poids l'a amené à s'éloigner de la gauche politique.




Élu en 1997 au fauteuil 24

Officier de la Légion d’honneur
Officier de l’ordre de la Croix du Sud du Brésil
Grand officier de l’ordre de Henri le Navigateur du Portugal
Commandeur de l'ordre d'Isabel la Catholique




Citations




  • L'idéologie, c'est ce qui pense à votre place.



  • Un système philosophique n'est pas fait pour être compris : il est fait pour faire comprendre. On l'oublie trop, et c'est pourquoi nous parlons tant de technique, de préparation, de vocabulaire. C'est pourquoi il y a toujours quelque chose qui n'est pas assez bien compris pour que la discussion puisse commencer.



  • Ce que les Français détestent, ce ne sont pas les inégalités, ce sont les inégalités autres que celles qui sont octroyées par l'État.



  • Le XXe siècle a été, au-delà de toute limite jusque-là connue, celui du vice.



  • Les preuves ne sont plus fournies par le philosophe à titre d'arguments plus ou moins convaincants ; ils sont grâcieusement octroyés. Ce ne sont même plus des arguments, ce sont des faits : le philosophe a pensé cela. Ce n'est plus de la philosophie, c'est de l'histoire naturelle. [...] Il ne s'agit plus du tout d'étudier l'homme mais de le peindre de telle sorte que dieu et le cartésianisme soient justifiés.



  • Je n'ai pas combattu le communisme au nom des idées libérales ; je l'ai combattu au nom de la dignité humaine. (La Grande Parade)



  • Le temps efface le souvenir des malheurs, jamais celui des fautes. (Le voleur dans la maison vide)




  • Pourquoi, en vertu de quels raisonnements, certains rédempteurs du genre humain se sont-ils mis-en tête que la société ne deviendrait juste que du jour ou aucun individu ne pourrait plus se lancer pour son propre compte dans une entreprise économique, d’abord comme producteur, ensuite comme consommateur ? J’abandonne aux psychologues des profondeurs la tâche de nous éclairer sur ce sujet. (La Grâce de l’État)




Principales œuvres



  • Pourquoi des philosophes ? (1957)

  • Pour l'Italie (1958)

  • Sur Proust (1960)

  • La Cabale des dévots (1962)

  • Contrecensures (1966)

  • Ni Marx ni Jésus (1970)

  • Descartes inutile et incertain (1976)

  • La Tentation totalitaire (1976)

  • La Grâce de l'État (1981)

  • Comment les démocraties finissent (1983)

  • Le Rejet de l'État (1984)

  • Une anthologie de la poésie française (1984)

  • Le Terrorisme contre la démocratie (1987)

  • La Connaissance inutile (1988)

  • L'Absolutisme inefficace, ou Contre le présidentialisme à la française (1992)

  • Le Regain démocratique (1992)

  • Histoire de la philosophie occidentale, de Thalès à Kant (1994)

  • Le Moine et le Philosophe (dialogue avec son fils Matthieu Ricard) (1997)

  • Le Voleur dans la maison vide, Mémoires (1997)

  • Fin du siècle des ombres (1999)

  • La grande parade. Essai sur la survie de l'utopie socialiste (2000)

  • Les Plats de saison, Journal de l'année 2000 (2001)

  • L'obsession anti-américaine (2002)